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Vieux 13/05/2008, 14h01
o.gehaime
 
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Par défaut Mai 2008 s’invite au domicile d’Alain Finkielkraut


http://www.acrimed.org/article2893.html

Mai 2008 s’invite au domicile d’Alain Finkielkraut
Yves Rebours
Publié le mardi 13 mai 2008


En ce mois de mai 2008, France Culture consacre une semaine aux «
événements de mai 68 », avec, en particulier, une « journée spéciale, en
direct et en public depuis le théâtre de l’Odéon à Paris le samedi 10
mai 2008, de 9h à 22h animée par Emmanuel Laurentin ». De quoi entendre,
peut-être, le meilleur. Mais nous avons aussi entendu le pire…

« Mai 68, mai 08 : France Culture occupe l’Odéon », annonçait fièrement
la station pour le samedi 10 mai 2008.

Or ce samedi, c’est mai 2008, précisément, qui, en la personne d’un
groupe de militants, a occupé le plateau de l’émission « Répliques »
d’Alain Finkielkraut et le titulaire de la chaire de philosophie du
samedi matin perdît son légendaire sang froid.

Le titre de l’émission ce jour-là était prometteur « Mai 68 : quel
héritage et pour qui ? ». Avec pour invités Serge Audier, Maître de
conférences en philosophie morale et politique à l’Université de
Paris-Sorbonne (Paris IV), auteur de La pensée anti-68 (La Découverte)
et Jade Lindgaard, journaliste à Médiapart.

Interruption

L’émission a commencé depuis 17’45…

- Alain Finkielkraut : - « J’ai en général jamais invité deux personnes
qui étaient d’accord avec moi. Quelquefois il y en avait une qui était
d’accord avec moi et très souvent, comme dans cette configuration,
j’invitais deux personnes qui, disons, ne partageaient pas, disons, mes
vues. »

Jade Lindgaard, après un échange de politesses (« merci de nous avoir
invité », « mais pas du tout, merci d’avoir accepté ») reprend son
intervention puis s’interrompt, on entend un brouhaha…

- Alain Finkielkraut : - « Non, non, il n’y a pas de communiqué. Ah ben
c’est vrai, 68 recommence. Mais qu’est-ce que vous voulez… Non j’ai
absolument pas envie de laisser un micro… Oui, mais vous je vous ai pas
invités que je sache. De toutes façons vous arrivez en groupe, je peux
rien faire et j’imagine que, bien entendu, France Culture va vous donner
le micro, je le fais moi-même, puisque c’est inévitable, mais je le fais
à regrets. »
- Voix off : - « Non, non, non, non, non… »
- Alain Finkielkraut : - « Ah ben si France Culture résiste, je résiste
avec France Culture. Vous le lirez à un autre moment, mais là je vous
demande de me laisser continuer mon émission. Soyez polis… Je m’en fous,
moi j’en ai pour peu de temps… »
- Un manifestant lit le communiqué : - « Messieurs qui dites occuper
l’Odéon occuper l’Odéon… ». Il est coupé par Alain Finkielkraut
- Une voix : - « On respecte, respectez-nous aussi. »
- Alain Finkielkraut : - « Non, vous ne respectez personne. Vous avez
une attitude de goujats. »
- Le manifestant reprend la lecture du communiqué :

Messieurs qui dites occuper l’Odéon,

Nous ne sommes pas particulièrement en colère contre vous. Vous
entendre enterrer une des plus belles révoltes que le vingtième siècle
ait connu par ici, ne nous étonne plus.

Si nous prenons, aujourd’hui, ce temps d’antenne, c’est pour dire à
ceux qui écoutent, qu’à l’heure où les anciens combattants rabâchent
leurs faits d’arme, à l’heure où les experts évacuent le sens des mots à
coups de verbiages.

A cette heure, donc, d’autres s’emparent du présent et tentent de
l’habiter par leurs luttes et leurs révoltes.

A cette heure, par exemple, des migrants enfermés se battent dans
les centres de rétention : grève de la faim, refus de se faire compter,
de rentrer dans les chambres, cellules brûlées. Et les CRS qui
régulièrement prennent le relais des matons pour étouffer à coups de
matraques les révoltes naissantes.

Nous rentrons dans la lutte aux côtés des enfermés, notamment en
relayant à l’extérieur ce qui se crie à l’intérieur des centres, car
nous avons décidé de traduire en actes notre dégoût de la chasse aux
étrangers. Et nous le faisons en désertant les formes mortes de la
politique de parti, de représentation, de hiérarchie.

Dans ce "nous" de mouvement, dans ce "nous" de révolte se trouvent
trois personnes, qui se rendent le 19 janvier 2008 à la manifestation
contre le centre de rétention de Vincennes et se font contrôler. Ils ont
sur eux, comme d’autres, des clous tordus et du fumigène artisanal. Des
clous pour faire barrage aux véhicules. Un fumigène pour saluer les détenus.

- On entend alors une voix de femme qui prend le relais : « Un
équipement relativement banal, donc. » La suite se perd.
- Alain Finkielkraut : - « Non mais c’est pas vrai. Non, écoutez ça va,
on a compris maintenant ! 10 minutes, c’est ça ? »

Brouhaha… Le micro n’était pas ouvert. D’autres manifestants lui
demandent de reprendre.
- Alain Finkielkraut : - « Non, reprenez, reprenez… » (A mi-voix) : «
C’est incroyable ! »
- La manifestante termine sa lecture (que nous reprenons ici au début) :

« […] Un équipement relativement banal, donc.

Mais là où l’on ne peut que voir des fumigènes et des crève-pneus,
la police décide de voir les ingrédients d’une bombe artisanale.
"Terroristes" crient en cœur la justice et les journaux. Et voilà deux
amis, Ivan et Bruno, jetés en prison en l’attente d’un procès, placés
sous juridiction anti-terroriste.

Aujourd’hui, cela fait presque quatre mois qu’ils y sont.

Pourquoi ?

Parce qu’un mouvement commençait à prendre trop d’ampleur ? Parce
que les formes de lutte qu’ils ont choisies ne correspondent pas aux
cadres de contestation prévus et encadrés par les instances dirigeantes ?

Vous l’aurez compris, nous n’aimons pas les pavés muséifiés.

Nous allons laisser continuer les gens de médias, sans nous, tâcher
de noyer les puissances de la lutte dans des phrases sans effets. Mais
maintenant, vous savez qu’aujourd’hui encore, quelques uns crient fort
et qu’on les jette en taule.

Sachez aussi que nous ne nous laisserons pas faire. »

La fin de l’intervention est reprise par l’ensemble des manifestants :

« Solidarité… »


Longue plainte de Finkielkraut (puissance de la radio, on le « voit »
s’arracher les cheveux) : - « Oh non ! »

« … avec Ivan et Bruno et tous les enfermés. Et merde aux
croque-morts ! »

- Alain Finkielkraut : - « Voilà. » Applaudissements des manifestants.
- Alain Finkielkraut : - « Pauvres types ! Pauvres types »
- Voix de la régie (tandis que les manifestants partent en lançant des
slogans – inaudibles - et en chantant) : - « On reprend maintenant
l’émission d’Alain Finkielkraut, Répliques . Alain Finkielkraut à vous.
Continuez. »

On écoute tout ça :
http://www.acrimed.org/IMG/mp3/repliques1_100508.mp3
Format mp3 - Durée : 4’ 10"

Interprétations philosophiques

« Merde aux croque-morts », disaient des manifestants. « Mort aux
croque-morts » entend, Alain Finkielkraut qui n’a d’ailleurs entendu que
cela et qui fait dire aux trublions ce qu’il condamne sans cesse… sans «
l’extraordinaire fanatisme » qu’il attribue à des « crétins ».

« Mort aux croque-morts », comme « mort aux arabes » ou « mort aux juifs
» aurait évidemment de bien douteuses résonnances, que Finkielkraut fait
résonner à son tour quand, furieux, il accuse Serge Audier de l’avoir
fait figurer sur une « liste noire ».

Au passage on apprend que la grève avait essentiellement pour portée les
discussions qu’elle a permises : « Tout d’un coup l’espace public était
arraché à l’organisation du travail pou redevenir un forum, un lieu de
délibération. » Comme l’altercation qui a précédé et le long monologue
qui explique tout cela et que l’on peut écouter en version intégrale ?
http://www.acrimed.org/IMG/mp3/repliques2_100508.mp3
Format mp3 - Durée : 4’ 36"

Transcription partielle de la tirade de 4 minutes

- Alain Finkielkraut : - « Alors maintenant je vais reprendre
l’émission, si c’est possible. Et je trouve, si vous voulez, que cette
attitude est très révélatrice. Je ne la lierai pas nécessairement à 68,
mais, ce qui est très frappant, dans ce comportement, c’est ce que les
Américains appellent la "self righteousness", c’est-à-dire la bonne
conscience, la sûreté de son bon droit. Ces personnes nous considèrent
comme des survivants, comme des morts, morts ou croque-morts. Donc nous
ne devrions pas être là. Pourquoi ? Parce qu’ils mènent une lutte pour
le bien. Quel est le bien ? Le bien aujourd’hui ce n’est plus la
Révolution, c’est l’antiracisme. S’il y a une politique de maîtrise des
flux migratoires, c’est une politique raciste. Cette politique raciste
rappelle les heures sombres de notre histoire comme on le répète. Donc,
ils viennent ici pour interrompre des gens qui à leurs yeux sont des
Vichyssois, sinon pire. D’où cet extraordinaire fanatisme, d’où aussi
cette impossibilité qui est faite d’entrer dans la véritable discussion.
Et c’est à cela que je voudrais revenir, parce que c’était
l’intervention que j’avais prévue de faire.

Oui, j’appartiens à la génération de 68 et il y a eu un moment
extraordinaire en 68. C’était quoi ? C’était précisément, euh, la
suspension de l’affairement. Tout d’un coup l’espace public était
arraché à l’organisation du travail pour redevenir un forum, un lieu de
délibération. C’est-à-dire, ce n’était plus la sphère du travail,
c’était la sphère de l’interaction. Recherche éperdue du sens, comme me
l’a dit récemment Paul Thibaud […] Le problème, le problème pour nous
c’est que nous avons parlé, certes, mais très vite, nous qui essayons de
nous dévêtir du vieil homme - laissez moi finir - nous avons revêtu un
uniforme idéologique et surtout la question du sens a été confisquée par
quoi, par le sens de l’histoire. Nous avons parlé en termes
révolutionnaires et effectivement la Révolution, la lutte, divise
l’humanité entre vivants et survivants.

Des vivants tout à l’heure ont parlé aux morts que nous devrions être.
Et la question que je voudrais vous poser, Serge Audier, est celle-là.
Au fond, si vous parlez de Restauration, si vous parlez de régression,
c’est que vous retrouvez aussi l’image d’un sens de l’Histoire et au
lieu de la question du sens, qui était quand même la grande question de
68, vous vous resituez dans cette perspective et vous êtes un
progressiste sans progrès, parce qu’il n’y a pas de progrès d’art de
vivre, il n’y a pas de progrès visible dans l’intelligence collective,
mais il y a des réactionnaires, mais il y a des restaurateurs. Et tout
d’un coup, après Daniel Lindenberg, et dans la même revue, vous dressez
des listes. J’y figure, Pierre Manent y figure, Marcel Gauchet y figure,
vous dressez des listes de réactionnaires comme si d’ailleurs, dans
notre pensée… ultérieure, 68 avait tant compté. Ça n’a absolument pas
compté dans ce que j’ai essayé de réfléchir. Mais, vous voyez le danger,
le danger il est de trahir, effectivement, le grand héritage de 68 en
substituant à l’élaboration en commun du sens la possession du sens de
l’Histoire. Ça ne vous conduit pas à vous comporter comme ces crétins
mais ça vous conduit malgré tout à faire des listes noires et c’est
vrai, je l’ai lu, j’ai lu cela, avec une certaine tristesse. Serge Audier… »

- Serge Audier : - « C’est dur après tout ça de répondre… »
- Alain Finkielkraut : - « Vous avez tout le temps. » [sic]

Serge Audier se défend évidemment d’avoir fait une « liste » quelconque.
Un calme relatif semble s’être établi quand Jade Lingaard quelques
minutes plus tard (28’ 49’’ après le début de l’émission) ose revenir
sur l’irruption des manifestants…

Récidives philosophiques

- Jade Lingaard : - « Attendez, vous ne pouvez pas faire comme s’il n’y
avait pas eu d’usage de 68, d’usage politique de 68, et d’usage
politique de 68 dans le sens d’une critique de ce qui est présenté
généralement comme des acquis de 68 en terme de pratiques culturelles,
pratiques politiques, de prises de parole. La différence qui existe
entre l’événement historique tel qu’il a été vécu d’ailleurs, tel qu’il
est vécu d’une manière très différente d’une personne à l’autre, là on
est quand même dans une lecture très unifiante, homogénéisante, de 68,
alors qu’en réalité elle a été beaucoup plus plurielle que ça.
D’ailleurs ça nous conduit à poser la question de la génération et c’est
très intéressant que vous ayez vous-même ouvert cette émission en posant
la question de manière générationnelle, votre génération contre ou à
côté de la génération qui a suivi, si on regarde bien, ce concept même
de génération est à bien des égards un concept soixante-huitard. Poser
la question de l’âge en tant qu’identité, en tant qu’identité politique,
c’est quelque chose qui n’est que peu opérant pour les années qui ont
suivi, pour les personnes qui ont suivi. Et, par ailleurs, quant à
l’intervention de tout à l’heure, de ce groupe qui est venu prendre la
parole, vous dites que ce sont des crétins. La forme est brutale : c’est
une prise de parole. Non, c’est une prise de parole et vous ne pouvez
pas… »
- Alain Finkielkraut (l’interrompt) : « … qui traite, qui traite, qui
traite les gens de France Culture ici et qui dit « mort aux croque-morts
». Moi je n’ai jamais, si vous voulez, dit « mort à mes adversaires ».
Le progressisme y invite, puisqu’encore une fois le progressisme divise
le monde entre ceux qui sont vivants de plein droit et ceux qui sont les
survivants d’une époque révolue, donc ce sont des scandales ambulants.
Nous n’avons pas lieu d’être. Il faut donner un sens à cette brutalité. »
- Jade Lingaard : - « Le croque-mort n’est pas le mort, pardonnez-moi. »
- Alain Finkielkraut : - « Et mort, ça veut dire quoi ? »
- Jade Lingaard : - « Le croque-mort, c’est celui qui enterre. »
- Alain Finkielkraut : - « Nous sommes des croque-morts parce que nous
voulons, soi-disant, enterrer 68, ce n’est certainement pas l’intention
de France Culture. Et on dit « mort à »… je sais pas. Quand on dit,
autrement dit, dans ce pays, « mort aux arabes », « mort aux juifs »,
c’est absolument abominable. Mais quand on dit « mort à ceci ou à cela »
qui sont les anti-progressistes, c’est très bien, c’est une intervention
brutale, qu’il ne faut pas prendre au sérieux ! Alors si c’est une
intervention simplement brutale, laissez les racistes s’exprimer comme
ils veulent parce que c’est exactement du même ordre, c’est la même
méchanceté, c’est la même violence et ça aboutit dans l’Histoire aux
mêmes ignominies. »
- Jade Lingaard : - « Attendez, c’est absolument pas, enfin bon, une
parole… »
- Serge Audier : - « C’est difficile de discuter rationnellement avec…
dans une telle excitation. Excusez-moi M. Finkielkraut… »
- Alain Finkielkraut : - « “Mort aux croque-morts” » c’est une
(incompréhensible)
- Serge Audier : - « Écoutez, vous êtes en face de deux personnes, Jade
Lindgaard et moi-même. Nous n’énonçons ( ?) absolument pas cela. Je
n’appartiens pas, personnellement… »
- Alain Finkielkraut : - « Elle a, Jade Lindgaard, avec courage, essayé
de dire que c’était une intervention brutale qu’il fallait entendre.
J’ai expliqué pourquoi elle me semblait, moi, illégitime et inécoutable
donc j’étais dans le débat. Effectivement j’ai parlé avec une certaine…
souffrance parce que j’ai entendu « mort au » et j’ai vu un certain
nombre de ces jeunes nous faire un bras d’honneur. Je l’ai vu, je l’ai
entendu. Ça méritait, en effet, une réponse. Jade Lindgaard… »

- Jade Lingaard : - « Bon, bref, passons… Ce que je voulais dire tout à
l’heure avant d’être interrompue… »

Ce moment d’animation, par Finkielkraut, d’une discussion rationnelle
sur France Culture vaut la peine d’être écouté.
http://www.acrimed.org/IMG/mp3/repliques3_100508.mp3
Format mp3 - Durée : 3’ 24"
***

Que l’intrusion de manifestants lors d’une émission en direct provoque
l’irritation de son animateur peut se comprendre. Mais que, quoi que
l’on pense de cette intrusion et de son contenu, elle soit prétexte à
falsifications, injures et procès infamants peut laisser songeur.
D’autant que leur auteur n’en est pas à son coup d’essai. Vous avez dit
France Culture ?

Yves Rebours
- Transcription de Michel Davesnes

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