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Vieux 13/12/2007, 16h53
Malatesta
 
Messages: n/a
Par défaut Science en péril et aliénation de la Formation

Recherche scientifique :

Et le problème est mondial, comme le montre l'UNESCO (octobre 1998) :

La science en péril
Tous les deux ans, un Rapport mondial sur la Science est publié. Or
justement le dernier [1] manifeste l'inquiétude suscitée par <<
l'impact sur la recherche du retrait de l'État que l'on observe
presque partout >>.

Dans les pays industrialisés, où l'innovation technique est devenue la
clé de la compétitivité mondiale, ce retrait s'accompagne d'une
participation croissante du secteur privé... les instituts publics de
recherche sont soumis à des critères d'évaluation plus stricts pour
l'octroi de fonds, ...

Les "alliances" qu'ils nouent avec le privé sont ainsi devenues, note
le rapport, un outil-clé de l'activité scientifique, les entreprises y
voyant un moyen peu coûteux de sous-traiter leur effort
d'innovation...

Ainsi, l'investigation scientifique se recentre sur les programmes qui
intéressent le secteur privé, ce qui est préjudiciable au progrès du
savoir, et est en train, souligne le rapport, de transformer
radicalement l'institution sociale de la science... la rétention
d'information n'est plus un tabou, les scientifiques ne dévoilent
leurs découvertes qu'après avoir passé au crible les éléments pouvant
avoir une valeur commerciale. << Cette évolution est indirectement
confortée par l'opinion publique qui manifeste de plus en plus
d'impatience pour que la science apporte des réponses à des problèmes
concrets et sous-estime l'importance de la recherche fondamentale >>.

Et le rédacteur en chef du rapport, Howard Moore, s'inquiète : << Qui
va s'occuper de recherche climatologique qui nécessite des dizaines
d'années ? >>

Or la recherche fondamentale est la condition du progrès technique et
de nombreuses études, citées dans le rapport établissent qu'il existe
<< un lien entre formation à la recherche fondamentale et capacité à
inventer >>. Le Rapport constate que le retrait de l'État est << surtout
dommageable dans les pays en développement où la recherche
fondamentale est désormais tenue pour un luxe >>. Le rapport dénonce,
entre autres, la fermeture d'instituts publics de recherche au Brésil
et au Mexique, comme la suppression des laboratoires de recherche dans
les entreprises privatisées en Europe de l'Est. C'est ainsi, alerte
l'UNESCO, que le fossé scientifique se creuse entre pays riches et
pauvres.

-------
[1] sources : Unesco, octobre 1998.

^


--------------------------------------------------------------------------------

La formation ?

Connaissez-vous l'ERT ? C'est, en français, la Table ronde européenne
des industriels. Fondée en 1983, elle regroupe quarante sept des plus
importants dirigeants de l'industrie européenne [1]. C'est lorsque le
"socialiste" Jacques Delors présidait la Commission de Bruxelles que
son influence sur la politique européenne est devenue déterminante :
monnaie, transports routiers, emploi,... elle exerce son action dans
tous les domaines [2]. << L'éducation et la formation, considérés comme
des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de
l'entreprise >> [3] ne pouvaient lui échapper.

Un fabuleux marché
Reprenant à son compte, avec empressement, les idées de l'ERT, la
Commission européenne considère que la formation doit devenir un
"marché" où les étudiants sont des "clients" et les cours des
"produits" : << Une université ouverte est une entreprise industrielle,
et l'enseignement supérieur à distance est une industrie nouvelle.
Cette entreprise doit vendre ses produits sur le marché de
l'enseignement continu que régissent les lois de l'offre et de la
demande >> [4].

Pour atteindre ces objectifs, la Commission souligne qu'il faut mettre
en place << des structures d'éducation qui devraient être conçues en
fonction des besoins des clients [...]. Une concurrence s'instaurera
entre les prestataires de l'apprentissage à distance... ce qui peut
déboucher sur une amélioration de la qualité des produits >> [5].

Mais tout cela ne suffit pas à l'ERT, décidément mise en appétit : <<
La responsabilité de la formation doit en définitive être assurée par
l'industrie... Le monde de l'éducation semble ne pas bien percevoir le
profil des collaborateurs nécessaires à l'industrie... L'éducation
doit être considérée comme un service rendu au monde économique...
L'éducation vise à apprendre, non à recevoir un enseignement... Nous
n'avons pas de temps à perdre >> [6]. Au fil des ans, l'idée fait son
chemin et l'OCDE surenchérit [7] : << L'apprentissage à vie ne saurait
se fonder sur la présence permanente d'enseignants [...] Il doit être
assuré par des "prestataires de services éducatifs" [...] La
technologie crée un marché mondial dans le secteur de la formation ...
>>.


Pour l'OCDE, le rôle des pouvoirs publics doit se borner à << assurer
l'accès à l'apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un
marché rentable et dont l'exclusion de la société en général
s'accentuera à mesure que d'autres vont continuer à progresser >>.
Autrement dit, les enseignants (dont le nombre devrait fortement
diminuer grâce aux nouvelles technologies) ne s'occuperont plus que de
la population "non rentable". En outre, il faut : << un engagement plus
important de la part des étudiants dans le financement d'une grande
partie des coûts de leur éducation >> [8].

Mais il reste encore des obstacles à surmonter : dans de nombreux
pays, l'enseignement à distance dépend du système éducatif ; il est
réglementé et l'enseignement par correspondance commercial est
contrôlé par les législations nationales. Qu'à cela ne tienne ! Les
juristes de la Commission ont trouvé la parade [9] qu'on peut ainsi
résumer [10] : << l'enseignement à distance est un service ; les
services peuvent être fournis par tout prestataire, public ou privé,
dans l'ensemble du marché intérieur ; la souveraineté nationale en la
matière est donc limitée >>.

Dernier obstacle à franchir pour l'ERT dans sa conquête du marché de
la formation : l'attribution et la reconnaissance des diplômes qui
appartiennent encore au domaine national ou public. Abolir toutes les
législations nationales prendrait beaucoup de temps et, on l'a vu,
l'ERT "n'a pas de temps à perdre". Alors, la Commission a inventé "la
carte d'accréditation des compétences" [11] pour permettre au patronat
de gérer son propre système de formation sans se soucier du contrôle
des États et du monde universitaire. Mais ce qu'il y a de plus
inquiétant, c'est de constater que certains dirigeants universitaires,
tout comme de nombreux responsables politiques, confrontés à la
rigueur budgétaire imposée par la Banque centrale européenne,
acceptent, voire encouragent, la commercialisation de l'enseignement
[10].

Cela semble être le cas du Ministre français de l'éducation nationale,
de la recherche et de la technologie, qui, après avoir déclaré qu'il
avait pour objectif << d'instiller cet esprit d'entreprise et
d'innovation qui fait défaut dans le système éducatif français >>, a
annoncé la création d'une Agence pour la promotion de la formation à
l'étranger et claironné :<< Nous allons vendre notre savoir-faire à
l'étranger, et nous nous sommes fixé un objectif de 2 milliards de
francs de chiffre d'affaires en trois ans. Je suis convaincu qu'il
s'agit là du grand marché du 21ème siècle... >> [12].

C'est pourtant le même Claude Allègre qui écrit [13] : << Au nom de
l'efficacité, le service public d'éducation est menacé par toute une
série d'entreprises marchandes qui prennent des formes multiples. Ici,
elles empruntent le visage moderne des nouvelles technologies pour
proposer des cursus privés sur Internet ; là, elles s'emparent de la
formation continue pour établir des "brevets de compétences" préparés
librement et reconnus par les entreprises comme "équivalents" des
diplômes. Ailleurs, il s'agit d'une autre "industrie" des cours
particuliers, greffés sur l'école publique et qui se présente comme le
seul recours à l'échec scolaire. L'internationalisation des échanges,
le retard dans les politiques d'harmonisation des diplômes à l'échelle
mondiale, permettent de craindre l'extension de ces pratiques. Nous ne
les laisserons pas se développer sans réagir.[...] Les universités
privées, payantes, concurrentielles ne correspondent ni à nos
traditions ni à nos principes... >> Peut-on en être rassuré ? Il va
être bien difficile pour le Ministre de conquérir les marchés de la
formation à l'étranger et, en même temps, de protéger son propre
système national des attaques commerciales des autres !


Il pourrait déjà s'attaquer aux "ennemis de l'intérieur", à ceux qui,
sous couvert de "mission citoyenne" ont entrepris de préparer les
élèves à "leur monde" de demain, c'est à dire d'en faire de bons
consommateurs, bien familiarisés avec le nom, ou pour les plus petits,
avec le logo, de leur entreprise. Ce marché potentiel paraît si juteux
que les grandes entreprises se sont dotées de départements
"pédagogiques" et font couramment appel à des agences de communication
spécialisées dans la confection de mallettes pédagogiques comprenant
des diapositives, des cassettes-vidéo, des cahiers d'exercices ou de
jeux, des échantillons de produits (bien sûr), des CD-ROM... sans
oublier un guide pour l'enseignant. Le comble est que les documents
fournis sont rédigés ou relus par des enseignants ou des inspecteurs
d'académie, afin de cautionner la démarche. Vivendi fournit
gratuitement un << mini-laboratoire permettant de nombreuses
expériences autour de l'eau >>, qui vaut environ 1.000 Francs, mais qui
est distribué gratuitement aux écoliers des communes qu'elle dessert.
Peu à peu, les enseignants, les responsables d'établissements, qui
manquent souvent de moyens, se laissent tenter et deviennent
demandeurs. Les deux tiers des directeurs d'écoles élémentaires ont
accepté un kit pédagogique << En route pour l'Euro, dossier pédagogique
réalisé à l'initiative des centres Edouard Leclerc >>, d'autres chefs
d'établissement acceptent que les murs extérieurs des lycées ou des
collèges se transforment en support d'affiches publicitaires. C'est
une pratique devenue courante avec la décentralisation, d'autant plus
qu'aucune disposition législative n'interdit l'affichage publicitaire
sur l'enceinte ou les murs extérieurs des établissements scolaires. La
généralisation de ces pratiques << place les établissements dans une
logique de privatisation puisqu'à terme, les collectivités diminueront
leurs dotations qui seront remplacées par ces ressources propres...
C'est la fin de la stabilité des ressources et de l'égalité entre
établissements >> [14]. Et, bien que la publicité à l'école soit
strictement interdite par de nombreuses circulaires, on pourrait
multiplier les exemples de son intrusion de plus en plus fréquente
dans les établissements scolaires. Mais pour le Ministère, tout est
clair : << on part du principe qu'il n'existe pas de publicité dans les
établissements >>. Qu'attend donc Claude Allègre pour faire respecter
la loi, lui pour qui << le service public, c'est le fondement de
l'État. Mais le service public républicain, c'est plus que cela :
l'affirmation quotidienne dans la vie des citoyens, que l'État cherche
à établir l'égalité entre eux.... >> [13] ?

-------
[1] Parmi eux : J-L. Beffa (Saint-Gobain), J-R. Fourtou (Rhône-
Poulenc), A.Joly (Air Liquide), J.Monod(Vivendi), L.Schweitzer
(Renault), ...

[2] Voir Gérard de Sélys, Privé de public, à qui profitent les
privatisations, Ed. EPO, Bruxelles, 1995, et Susan George, Cinquième
colonne à Bruxelles, Le Monde Diplomatique, décembre 1997.

[3] Education et compétence en Europe, Rapport de l'ERT à la
Commission européenne, 1989.

[4] Rapport sur l'enseignement supérieur et à distance dans la
Communauté européenne, mai 1991.

[5] Mémorandum sur l'apprentissage ouvert et à distance dans la
Communauté européenne, novembre 1991.

[6] Une éducation européenne, vers une société qui apprend, Rapport de
la Table ronde européenne des industriels, février 1995.

[7] Adult Learning and Technology in OECD Countries, OCDE, Paris,
1996.

[8] Internationalisation of Higher Education, OCDE, Paris, 1996.

[9] L'enseignement à distance dans le droit économique et le droit de
la consommation du marché intérieur, Office des publications
officielles des Communautés européennes, Luxembourg, 1996.

[10] Gérard de Sélys, Le Monde Diplomatique, juin 1998.

[11] Elle permettrait à un jeune d'acquérir, en les payant, auprès de
fournisseurs commerciaux d'enseignement, des "compétences" dans un ou
plusieurs domaines. Au fur et à mesure de son auto apprentissage, les
fournisseurs d'enseignement le créditeront, sur une disquette glissée
dans son ordinateur, des connaissances qu'il aura acquises. Lorsqu'il
cherchera un emploi, il lui suffira de se connecter à un site "offre
d'emplois", géré par une association patronale.

[12] Les Échos, 3/2/1998.

[13] Claude Allègre, Le Monde, 15/12/1998.

[14] F. Berguin, secrétaire national du SNES.

http://perso.wanadoo.fr/grande.releve/
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