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  #1 (permalink)  
Vieux 08/04/2008, 21h52
R.V.Gronoff
 
Messages: n/a
Par défaut La dernière interview donnée par Andreï Tarkovski

Une lueur au fond
du puits ?

Voici la dernière interview donnée par le cinéaste Andreï Tarkovski, le 28
avril 1986, malade au lit, dans son appartement parisien. Il n'a été publié
que dans Nouvelles Clés.
Ses principaux films : Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker,
Sacrifice.

Nouvelles Clés : On sent que le genre humain vous a déçu. Quand on voit vos
films, on a presque honte d'y appartenir. Y a-t-il encore une lueur au fond
du puits ?
Andreï Tarkovski : Discuter d'optimisme et de pessimisme est idiot. Ce sont
des notions vides de sens. Les gens qui se couvrent d'optimisme le font pour
des raisons politiques ou idéologiques. Ils ne veulent pas dire ce qu'ils
pensent. Comme dit un proverbe russe, un pessimiste est un optimiste bien
informé. La position de l'optimiste est idéologiquement maligne, elle est
théâtrale, et elle est dénuée de toute sincérité. Par contre, l'espoir est
le propre de l'homme. C'est l'avantage de l'être humain. Il naît avec
l'espoir. On ne perd pas l'espoir face Ã*** la réalité parce qu'il est
irrationnel. Il se renforce chez l'homme contre toute logique. Tertulien
disait et il avait raison : "je crois parce que c'est absurde de croire."
L'espoir a plutôt tendance Ã*** se renforcer même face au plus sordide de notre
société actuelle. Tout simplement parce que l'horreur, tout comme le beau,
provoque des sentiments qui, chez un croyant renforcent l'espoir.

N.C : Quels ont été les rêves qui vous ont le plus marqué dans votre vie ?
Avez-vous des visions ?
A.T : Je sais beaucoup de choses sur mes rêves. Ils sont pour moi d'une très
grande importance. Mais je n'aime pas les dévoiler. Ce que je peux vous
dire, c'est que mes rêves sont en deux catégories. Il y a les rêves
prophétiques que je reçois du monde transcendant, de l'au-delÃ***. Puis il y a
les rêves quelconques qui viennent de mes contacts avec la réalité. Les
rêves prophétiques me viennent au moment de l'endormissement. Lorsque mon
âme se sépare du monde des plaines et monte vers les sommets des montagnes.
Une fois l'homme séparé du monde des plaines, il commence tout doucement Ã***
se réveiller. Au moment où il se réveille, son âme est encore pure et les
images sont encore pleines de sens. Ce sont ces images que l'on rapporte de
lÃ***-haut qui nous libèrent. Mais le problème, c'est que très vite, elles se
mélangent avec les images des plaines et il devient difficile de le
retrouver. Ce qui est certain, c'est que lÃ***-haut, le temps est réversible.
Ce qui me prouve que le temps et l'espace n'existent que dans leur
incarnation matérielle. Le temps n'est pas objectif.

N.C : Pourquoi n'aimez-vous pas votre film Solaris ? Serait-ce parce qu'il
est le seul Ã*** ne pas être douloureux ?
A.T : Je pense que la notion de conscience qui s'y matérialise est assez
bien exprimée. Le problème, c'est qu'il y a trop de gadgets
pseudo-scientifiques dans le film. Les stations orbitales, les appareils,
tout cela m'agace profondément. Les trucs modernes et technologiques sont
pour moi des symboles de l'erreur de l'homme. L'homme moderne est trop
préoccupé par son développement matériel, par le côté pragmatique de la
réalité. Il est comme un animal prédateur qui ne sait que prendre. L'intérêt
de l'homme pour le monde transcendant a disparu. L'homme se développe
actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui
laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce
qu'il aura tout mangé, il ne faudra pas s'en étonner. A quoi cela sert-il
d'aller dans le cosmos si c'est pour nous éloigner du problème primordial :
l'harmonie de l'esprit et de la matière ?


N.C : Comment vous situez-vous par rapport Ã*** ce qu'on appelle la "modernité"
?
A.T : Comme un homme… qui a un pied sur le pont d'un premier bateau, l'autre
sur le pont d'un second bateau… L'un des bateaux va tout droit, et l'autre
dévie vers la droite. Petit Ã*** petit, je me rends compte que je tombe Ã***
l'eau. L'Humanité est actuellement dans cette position.
Je pressens un avenir très sombre, si l'homme ne se rend pas compte qu'il
est en train de se tromper. Mais je sais que tôt ou tard il prendra
conscience. Il ne peut pas mourir comme un hémophile qui se serait vidé de
son sang pendant son sommeil parce qu'il se serait égratigné avant de
s'endormir. L'art doit être lÃ*** pour rappeler Ã*** l'homme qu'il est un être
spirituel, qu'il fait partie d'un esprit infiniment grand, auquel en fin de
compte il retourne. S'il s'intéresse Ã*** ces questions, s'il se les pose, il
est déjÃ*** spirituellement sauvé. La réponse n'a aucune importance. Je sais
qu'Ã*** partir de ce moment-lÃ***, il ne pourra plus vivre comme avant.

N.C : Aussi étrange que cela puisse paraître, les gens qui aiment vos films
aiment aussi la science fiction de Spielberg, qui est lui aussi fasciné par
les enfants. Avez-vous vu ses films et qu'en pensez-vous ?
A.T : En posant cette question, vous montrez que vous n'en avez rien Ã***
foutre. Spielberg, Tarkovski… tout cela pour vous se ressemble. Faux ! Il y
a deux sortes de cinéastes. Ceux qui voient le cinéma comme un art et qui se
posent des questions personnelles, qui le voient comme une souffrance, comme
un don, une obligation.
Et les autres, qui le voient comme une façon de gagner de l'argent. C'est le
cinéma commercial : E.T., par exemple, est un conte étudié et filmé pour
plaire au plus grand nombre : Spielberg a atteint lÃ*** son but et c'est tant
mieux pour lui. C'est un but que je n'ai jamais cherché Ã*** atteindre. Pour
moi tout cela est dénué d'intérêt. Prenons un exemple : Ã*** Moscou, il y a dix
millions d'habitants, touristes compris, et seulement trois salles de
concert de musique classique : la salle Tchaïkovsky, la grande et la petite
salle du conservatoire. Très peu de place, et pourtant, cela satisfait tout
le monde. Pourtant personne ne dit que la musique ne joue plus aucun rôle
dans la vie en URSS. En réalité, la présence même de ce grand art spirituel
et divin est suffisant. Pour moi, l'art des masses est absurde. L'art est
surtout d'esprit aristocratique. L'art musical ne peut être
qu'aristocratique, parce qu'au moment de sa création il exprime le niveau
spirituel des masses, ce vers quoi elles tendent inconsciemment. Si tout le
monde était capable de la comprendre, alors le chef oeuvre serait aussi
ordinaire que l'herbe qui pousse dans les champs. Il n'y aurait pas cette
différence de potentiel qui engendre le mouvement.

N.C : Pourtant en URSS vous êtes extrêmement populaire. Quand on veut voir
vos films, on se bat devant les caisses…
A.T : Primo, en URSS je suis considéré comme un metteur en scène qui fut
interdit, ce qui excite le public. Secondo, j'espère que les thèmes que
j'essaye de réaliser viennent du fond de l'âme, Ã*** tel point que cela devient
important pour bien d'autres que moi. Tertio, mes films ne sont pas une
expression personnelle mais une prière. Quand je fais un film, c'est comme
un jour de fête. Comme si je posais devant une icône une bougie allumée ou
un bouquet de fleurs. Le spectateur finit toujours par comprendre lorsqu'on
lui parle avec sincérité. Je n'invente aucun langage pour paraître plus
simple, plus bête ou plus intelligent. Le manque d'honnêteté détruirait le
dialogue. Le temps a travaillé pour moi. Quand les gens ont compris que je
parlais une langue naturelle, que je ne faisais pas semblant, que je ne les
prenais pas pour des imbéciles, que je ne dis que ce que je pense, alors ils
se sont intéressés Ã*** ce que je faisais.

N.C : Pensez-vous comme Soljénitsyne que le monde occidental est fichu et
que la réalité ne peut venir que de l'Est ?
A.T : Je suis loin de toutes ces prophéties. Etant orthodoxe, je considère
la Russie comme ma terre spirituelle. Je n'y renoncerai jamais, même si je
ne devais jamais la revoir. Certains disent que la vérité viendra de
l'Occident, d'autres de l'Orient, mais, et heureusement, l'histoire est
pleine de surprises. En URSS nous assistons Ã*** un réveil spirituel et
religieux. Cela ne peut être qu'un bonne chose. Mais la troisième voie est
loin d'être trouvée.

N.C : Qu'y a-t-il au-delÃ*** de la mort ? Avez-vous déjÃ*** eu l'impression de
faire un voyage dans cet au-delÃ*** ? Quelles ont été vos visions ?
A.T : Je ne crois qu'une une seule chose ; l'âme humaine est immortelle et
indestructible. Dans l'au-delÃ***, il peut y avoir n'importe quoi, cela n'a
aucune espèce d'importance. Ce qu'on appelle la mort, n'est pas la mort.
C'est une nouvelle naissance. Une chenille se transforme en cocon. Je pense
qu'il existe une vie après la mort, et c'est cela qui se révèle angoissant.
Cela serait tellement plus simple de se concevoir comme un fil de téléphone
qu'on débranche. On pourrait alors vivre comme on veut. Dieu n'aurait plus
aucune espèce d'importance.
N.C : Quand avez-vous découvert que vous aviez une mission Ã*** accomplir et
que vous en étiez redevable Ã*** l'humanité ?
A.T : C'est un devoir devant le Dieu. L'humanité vient après. L'artiste
collecte et concentre les idées qui sont dans le peuple. Il est la voix du
peuple. Le reste n'est que travail et servitude. Ma position esthétique et
éthique se définit par rapport Ã*** ce devoir.

N.C : Quelle est la dernière chose que vous aimeriez dire aux hommes avant
de quitter cette terre ?
A.T : L'essentiel de ce que j'ai Ã*** dire est dans mes films. Il m'est
impossible de monter sur une tribune que d'ailleurs personne ne m'a
construite.

N.C : Dans votre livre Le Temps Scellé, vous dites : "L'occident crie sans
cesse : Regardez ! Ceci est moi ! Regardez comme je souffre ! Comme j'aime !
Moi ! Je ! Mien… !" Comment avez-vous résolu le problème de l'ego en tant
qu'artiste célèbre ?
A.T : Je n'ai pas encore résolu ce problème. Mais, j'ai toujours senti sur
moi l'influence et le charme de la culture orientale. L'homme oriental est
appelé Ã*** se donner en cadeau Ã*** tout ce qui existe. Alors qu'en Occident,
l'important est de se montrer, de s'affirmer. Cela me paraît pathétique,
naïf et animal, moins spirituel et moins humain. En cela je deviens de plus
en plus oriental.

N.C : Pourquoi avez-vous renoncé Ã*** tourner la vie d'Hoffmann ?
A.T : Je n'ai pas renoncé Ã*** ce film. Je l'ai remis Ã*** plus tard. Tourner
Sacrifice était plus essentiel. La vie d'Hoffmann était destinée Ã*** être un
film romantique. Or, le romantisme est un phénomène typiquement occidental.
C'est une maladie. Quand l'homme vieillit, il voit sa jeunesse comme les
romantiques voient le monde. L'époque romantique était spirituellement
riche, mais les romantiques n'ont pas su utiliser leur énergie comme il le
fallait. Le romantique embellit les choses, il fait ce que je fais lorsque
je ne me suffis pas Ã*** moi-même : je m'invente moi-même, je ne crée plus le
monde, je l'invente.

N.C : Pourquoi au commencement y avait-il le verbe, comme le rappelle la
phrase finale de Sacrifice ?
A.T : Nous sommes très fautifs envers le verbe. Le verbe n'a de force
magique que lorsqu'il est vrai. Aujourd'hui le verbe est utilisé pour cacher
les pensées. En Afrique, on a découvert une tribu qui ne connaît pas le
mensonge. L'homme blanc a essayé de leur expliquer et ils n'ont pas compris.
Essaye de comprendre la mystique de ces âmes-lÃ***, et tu sauras pourquoi au
début il y avait le verbe. L'état du verbe démontre l'état spirituel du
monde. Actuellement l'écart entre le verbe et ce qu'il signifie ne fait que
s'amplifier. C'est très étrange. C'est une énigme !

N.C : Vivons-nous la fin du monde ou la fin d'un monde ?
A.T : Une guerre nucléaire maintenant ? Cela ne sera même pas une victoire
du diable. Cela sera comme… comme un enfant qui joue avec des allumettes et
qui met le feu Ã*** la maison. On ne pourra même pas l'accuser de pyromanie.
Spirituellement, l'homme n'est pas prêt Ã*** vivre ses bombes. Il n'est pas
encore mûr. L'homme doit encore apprendre de l'histoire. Et s'il y a bien
une chose qu'on a appris d'elle, c'est qu'elle ne nous a jamais rien appris.
C'est une conclusion extrêmement pessimiste. L'homme répète sans cesse ses
erreurs. C'est horrible. Encore une énigme ! Je crois qu'il nous faut
fournir un travail spirituel très important pour que l'histoire passe enfin
Ã*** un niveau élevé… Le plus important est la liberté de l'information que
l'homme doit recevoir sans contrôle. C'est le seul outil très positif. La
vérité non contrôlée est le début de la liberté.




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  #2 (permalink)  
Vieux 08/04/2008, 22h20
taupe
 
Messages: n/a
Par défaut Re: La dernière interview donnée par Andreï Tarkovski

R.V.Gronoff a écrit :
> Une lueur au fond
> du puits ?
>
> Voici la dernière interview donnée par le cinéaste Andreï Tarkovski,
> le 28 avril 1986, malade au lit, dans son appartement parisien. Il
> n'a été publié que dans Nouvelles Clés.
> Ses principaux films : Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker,
> Sacrifice.
> [...]


Je termine le film La vie de Jésus de Bruno Dumont à l'instant et je tombe
sur cet interview très intéressant. Surprenant car je vois des parallèles à
faire entre ce film et ceux de Tarkovski, comme si ces cinéastes
descendaient dans le puit de l'âme humaine avec une lanterne à la main, en
tentant d'éclairer quelque chose qui y est caché, une inscription capitale
mais oubliée, dont il serait temps de se remémorer. Eux-même ne sont
peut-être pas certain de cette inscription, de ce qu'elle dit ni même si
elle existe vraiment, mais ils ont le courage d'entâmer cette descente et
de nous inviter à les suivre. C'est cela l'espoir.
Enfin je me comprend



Réponse avec citation
  #3 (permalink)  
Vieux 08/04/2008, 22h54
diegel
 
Messages: n/a
Par défaut Andreï Tarkovski

Un bouffit de farines mystiques, ce Tarte-Ovsky ...
On lui doit, sans contestation imaginable, le plus gros navet prétentieux,
mais soporifique, de l'histoire du cinéma, 'Stalker'. Son 'Solaris' n'a
pratiquement jamais existé dans la mémoire des bons cinéphiles et le peu de
mémoire qui pouvait encore en exister a été définitivement effacée par le
travail excellent de Steven Soderbergh.


Réponse avec citation
  #4 (permalink)  
Vieux 08/04/2008, 23h16
Zarak
 
Messages: n/a
Par défaut Re: La dernière interview donnée par Andreï Tarkovski

"taupe" <mole***underground.com> a écrit dans le message de news: 47fbe1a6$0$17811$426a34cc***news.free.fr...
> R.V.Gronoff a écrit :
>> Une lueur au fond
>> du puits ?
>>
>> Voici la dernière interview donnée par le cinéaste Andreï Tarkovski,
>> le 28 avril 1986, malade au lit, dans son appartement parisien. Il
>> n'a été publié que dans Nouvelles Clés.
>> Ses principaux films : Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker,
>> Sacrifice.
>> [...]

>
> Je termine le film La vie de Jésus de Bruno Dumont à l'instant et je tombe
> sur cet interview très intéressant. Surprenant car je vois des parallèles à
> faire entre ce film et ceux de Tarkovski, comme si ces cinéastes
> descendaient dans le puit de l'âme humaine avec une lanterne à la main, en
> tentant d'éclairer quelque chose qui y est caché, une inscription capitale
> mais oubliée, dont il serait temps de se remémorer. Eux-même ne sont
> peut-être pas certain de cette inscription, de ce qu'elle dit ni même si
> elle existe vraiment, mais ils ont le courage d'entâmer cette descente et
> de nous inviter à les suivre. C'est cela l'espoir.
> Enfin je me comprend


Drôle de comparaison. "La vie de Jésus", si tant est que son but est d' "éclairer"
quoi que ce soit, se borne plutôt à *montrer* l'animalité brute du fond de l'homme
livré à lui-même (Dumont en fera toute son oeuvre).

Chez Tarkovski par contre, oui, ça cherche et ça jacte sans arrêt ;-)


Réponse avec citation
  #5 (permalink)  
Vieux 09/04/2008, 08h59
jpm
 
Messages: n/a
Par défaut Re: La dernière interview donnée par Andreï Tarkovski

cette lanterne, n'aurait'elle pas une forme hexagonale ?

Réponse avec citation
  #6 (permalink)  
Vieux 09/04/2008, 09h00
jpm
 
Messages: n/a
Par défaut pôvre tarte


"diegel" <diegel***orange.fr> a écrit dans le message de news:
47fbe986$0$863$ba4acef3***news.orange.fr...
> Un bouffit de farines mystiques, ce Tarte-Ovsky ...
> On lui doit, sans contestation imaginable, le plus gros navet prétentieux,
> mais soporifique, de l'histoire du cinéma, 'Stalker'. Son 'Solaris' n'a
> pratiquement jamais existé dans la mémoire des bons cinéphiles et le peu
> de mémoire qui pouvait encore en exister a été définitivement effacée par
> le travail excellent de Steven Soderbergh.
>


Réponse avec citation
  #7 (permalink)  
Vieux 09/04/2008, 18h43
taupe
 
Messages: n/a
Par défaut Re: La dernière interview donnée par Andreï Tarkovski

Zarak a écrit :
> "taupe" <mole***underground.com> a écrit dans le message de news:
> 47fbe1a6$0$17811$426a34cc***news.free.fr...
>> R.V.Gronoff a écrit :
>>> Une lueur au fond
>>> du puits ?
>>>
>>> Voici la dernière interview donnée par le cinéaste Andreï Tarkovski,
>>> le 28 avril 1986, malade au lit, dans son appartement parisien. Il
>>> n'a été publié que dans Nouvelles Clés.
>>> Ses principaux films : Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker,
>>> Sacrifice.
>>> [...]

>>
>> Je termine le film La vie de Jésus de Bruno Dumont à l'instant et je
>> tombe sur cet interview très intéressant. Surprenant car je vois des
>> parallèles à faire entre ce film et ceux de Tarkovski, comme si ces
>> cinéastes descendaient dans le puit de l'âme humaine avec une
>> lanterne à la main, en tentant d'éclairer quelque chose qui y est
>> caché, une inscription capitale mais oubliée, dont il serait temps
>> de se remémorer. Eux-même ne sont peut-être pas certain de cette
>> inscription, de ce qu'elle dit ni même si elle existe vraiment, mais
>> ils ont le courage d'entâmer cette descente et de nous inviter à les
>> suivre. C'est cela l'espoir. Enfin je me comprend

>
> Drôle de comparaison. "La vie de Jésus", si tant est que son but est
> d' "éclairer" quoi que ce soit, se borne plutôt à *montrer* l'animalité
> brute du
> fond de l'homme livré à lui-même (Dumont en fera toute son oeuvre).


On peut n'y voir que cela effectivement, mais pour ma part j'y trouve autre
chose. J'ai vu L'Humanité il y a quelques années, qui donne d'autres clés
de lecture, avec entre autre sa scène énigmatique de la lévitation.
D'ailleurs Dumont se défend de faire du "cinéma réalité", il affirme ne pas
s'intéresser à la réalité mais plutôt à son dévoilement. Il y a résolument
quelque chose de christique dans ses personnages même si ce n'est pas
montré d'emblée. Un christ qui s'ignore et qui souffre de cette ignorance,
un christ fragile dont la flamme intérieure vacille à tout moment, un
christ qui ne reconnait pas sa nature "divine" mais qui brille néanmoins.
Il y a dans ces films un "espoir du Christ".

Dumont est plutôt évasif concernant le titre de ce film, La vie de Jésus.
J'ai quelques interprétations à ce sujet. Freddy (le jeune épileptique)
peut-être vu comme un de ces christs dont je parle plus haut, mais une
autre idée m'est venue hier soir. Freddy sort avec Marie, qui par son
tempéramment bienveillant et par son physique peut évoquer Marie la mère de
Jésus (du moins l'image qu'on s'en fait). Dans ce cas, Freddy tient le rôle
de Joseph, et Jésus est l'enfant qu'ils auraient pu concevoir durant l'une
de ces scènes de relation sexuelle. Mais le film nous laisse terminer
l'histoire par nous-même, on ignore l'avenir de Freddy et de Marie.
Peut-être est-ce Kader qui sera Joseph. En tout cas, la vie de Jésus est
alors peut-être à comprendre comme sa propre absence, le cruel manque du
Christ - au sens spirituel, et non au sens religieux - dans la vie de ces
jeunes désoeuvrés. J'aime bien cette interprétation en boucle, où la
stérilité de la relation entre Marie et Freddy est la cause rétroactive de
la vie délabrée de Freddy, vie délabrée qui sera la cause de la stérilité
de leur relation, etc...
Bon, tu me diras que c'est tiré par les cheveux... Mais pourquoi pas ? ;-)


> Chez Tarkovski par contre, oui, ça cherche et ça jacte sans arrêt ;-)


Oui, mais avec quelle élégance, quelle justesse !


Réponse avec citation
  #8 (permalink)  
Vieux 09/04/2008, 20h28
Zarak
 
Messages: n/a
Par défaut Re: La dernière interview donnée par Andreï Tarkovski

"taupe" <mole***underground.com> a écrit dans le message de news: 47fd0029$0$1350$426a74cc***news.free.fr...
> Zarak a écrit :
>> "taupe" <mole***underground.com> a écrit dans le message de news:
>> 47fbe1a6$0$17811$426a34cc***news.free.fr...

>
> On peut n'y voir que cela effectivement, mais pour ma part j'y trouve autre
> chose. J'ai vu L'Humanité il y a quelques années, qui donne d'autres clés
> de lecture, avec entre autre sa scène énigmatique de la lévitation.
> D'ailleurs Dumont se défend de faire du "cinéma réalité", il affirme ne pas
> s'intéresser à la réalité mais plutôt à son dévoilement. Il y a résolument
> quelque chose de christique dans ses personnages même si ce n'est pas
> montré d'emblée. Un christ qui s'ignore et qui souffre de cette ignorance,
> un christ fragile dont la flamme intérieure vacille à tout moment, un
> christ qui ne reconnait pas sa nature "divine" mais qui brille néanmoins.
> Il y a dans ces films un "espoir du Christ".


Dans TwentyNine Palms, cet espoir semble tout de même bien loin

Mais c'est vrai que L' "humanité" a ce côté très russe, dostoïevskien, qui
fait penser à la figure de l'Idiot a la recherche du fond d'humanité chez ses
contemporains.

> Dumont est plutôt évasif concernant le titre de ce film, La vie de Jésus.
> J'ai quelques interprétations à ce sujet. Freddy (le jeune épileptique)
> peut-être vu comme un de ces christs dont je parle plus haut, mais une
> autre idée m'est venue hier soir. Freddy sort avec Marie, qui par son
> tempéramment bienveillant et par son physique peut évoquer Marie la mère de
> Jésus (du moins l'image qu'on s'en fait). Dans ce cas, Freddy tient le rôle
> de Joseph, et Jésus est l'enfant qu'ils auraient pu concevoir durant l'une
> de ces scènes de relation sexuelle. Mais le film nous laisse terminer
> l'histoire par nous-même, on ignore l'avenir de Freddy et de Marie.
> Peut-être est-ce Kader qui sera Joseph. En tout cas, la vie de Jésus est
> alors peut-être à comprendre comme sa propre absence, le cruel manque du
> Christ - au sens spirituel, et non au sens religieux - dans la vie de ces
> jeunes désoeuvrés. J'aime bien cette interprétation en boucle, où la
> stérilité de la relation entre Marie et Freddy est la cause rétroactive de
> la vie délabrée de Freddy, vie délabrée qui sera la cause de la stérilité
> de leur relation, etc...
> Bon, tu me diras que c'est tiré par les cheveux... Mais pourquoi pas ? ;-)


C'est bien tenté en tout cas. Je m'étais aussi posé la question du titre, et j'en suis
arrivé à la conclusion qu'on peut imaginer tout et n'importe quoi. Ce dont on est
sûr, c'est que Jésus est absent du film.

>> Chez Tarkovski par contre, oui, ça cherche et ça jacte sans arrêt ;-)

>
> Oui, mais avec quelle élégance, quelle justesse !


Oui, immense et irremplaçable cinéaste.






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