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Vieux 24/08/2008, 18h59
morobone
 
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VERDUN 2008

C a r n e t d e v o y a g e


Samedi 16 août 2008 :

Picardie, Champagne-Ardenne, Argonne et Lorraine. L'Aisne, la Marne et
la Meuse. Soisson, Château-Thierry, Epernay, Reims, Suippes, Sainte-
Ménehould et enfin Verdun, l'objet de ce présent voyage. La traversée
de toutes ces régions, départements ou villes, me plonge déjà, à moins
d'une heure de route de Paris, dans quelques uns des plus grands
chapitres du livre de la Grande Guerre ; à savoir : l'avancée
allemande sur Paris arrêtée de justesse sur les rives de la Marne en
août et septembre 1914, aussi les batailles de Champagne de 1915, la
grande boucherie du chemin des dames de 1917 et enfin la défense
héroïque de Verdun par l'armée des "pioupious" entre février et
décembre 1916.

Les 5 malheureux chevaux de la voiture peinent un peu dans les
fréquentes montées du trajet ; comme tout le monde, ils préfèrent les
descentes ! Bien que la route de la "Voie Sacrée" soit extrêmement
vallonnée, le regard porte néanmoins très loin sur des étendues de
champs, de prairies et de cultures avec, de-ci de-là, une ville de
moyenne importance et surtout de nombreux villages à peine peuplés
d'une dizaine d'âmes comme dans toutes les campagnes de France,
j'imagine. Celle de la Meuse, en ce mois d'août 2008, sent d'ailleurs
bon l'odeur des foins fraîchement coupés...

Un petit mot sur l'hôtel *** : situé à quinze pas de la porte du même
nom et à environ 300 mètres du centre-ville, il est plutôt bien placé
et l'accueil qui m'y est fait est chaleureux comme on les aime.
Catherine, la première des réceptionnistes croisées durant mon séjour,
me propose tout d'abord la chambre 21 que je m'empresse d'aller
visiter. Celle-ci me paraissant trop sombre et trop étouffante,
entourée qu'elle est de murs qui donnent sur une petite courette, j'en
demande une autre et pose donc définitivement mes sacs dans la 38 dont
j'améliorerai par la suite l'aménagement intérieur en y faisant
installer une petite table de travail. Par la suite aussi, je ferai
connaissance avec les réveils-matins de l'hôtel *** : une armada de
pigeons qui, investissant la courette dès 7h00 du matin, me
rou'roucouleront leur insupportable musique...

La ville de Verdun, malgré son nom prestigieux, est relativement
petite : c'est bien évidemment l'Histoire qui l'a grandi, puis rendu
célèbre à travers le monde. Il ne faut guère plus d'une heure pour
assimiler parfaitement sa topographie ; une heure pour prendre les
quelques repères nécessaires afin d'aller, sans risque de se perdre,
d'un point à un autre de la cité. C'est sur la rive gauche de la Meuse
qui traverse la ville que se situe tout à la fois son centre et sa
vie, avec notamment un petit port de plaisance, une jetée piétonnière
(le Quai de Londres) et un alignement de bars, brasseries et autres
restaurants. Je décide d'établir mon QG au Windsor (le Wind's, comme
disent les habitués) où, tout en sirotant mon premier café (1,30 €),
j'étudie la tripotée de prospectus précédemment récoltés à l'Office de
Tourisme...

La première visite culturelle est pour le centre mondial de la Paix
situé dans l'ancien palais épiscopal de la ville haute et jouxtant la
Cathédrale Notre-Dame. Outre "De la Guerre à la Paix", la thématique
propre au centre mondial, ce dernier propose également diverses
expositions culturelles (l'eau, les droits de l'homme) ou artistiques
(Fabien Clesse, Amilcar Zannoni) ainsi qu'un petit jardin récréatif au
milieu duquel je commence à noter mes premières impressions...

De retour au Wind's, j'assiste à un enterrement ! Celui d'un jeune
homme d’environ trente ans qui, sous les quolibets de ses camarades
ivres et drôles, défile sur le Quai de Londres, vêtu d'une simple
couche-culotte : il se marie demain ! Une bonne sœur en cornette
s'approche alors de lui et compatit à ses malheurs. Elle a du poil aux
jambes et la voix grave : celui-là aussi sera marié demain dimanche...

J'assiste également au dernier concert gratuit de la saison et apprend
incidemment, par haut-parleur, que deux rameurs verdunois ont gagné
une breloque à Pékin. Bravo !




Dimanche 17 août :

Temps couvert suivi de grosses averses en fin de journée et d'orages
au cours de la nuit.

Ce dimanche est entièrement consacré, au gré des panneaux indicateurs
("Champs de bataille 14-18"), à la visite de sites historiques
éparpillés tout autour de Verdun :

1 . Village détruit de Cumières
2 . Nécropole d'Esnes-en-Argonne
3 . Butte de Vauquois
4 . Côte 304 et Mort-Homme
5 . Village détruit de Haumont
6 . Village détruit de Louvement
7 . Tranchée des baïonnettes
8 . Village détruit de Bezonveaux
9 . Village détruit de Ornes

Si l'on doit mesurer l'intérêt d'un site au nombre de ses visiteurs,
alors les villages détruits ne présentent quasiment aucun intérêt. Il
est vrai aussi qu'ils ne se trouvent pas sur les axes routiers
principaux et qu'il n'y a effectivement quasiment rien à y voir,
hormis le sempiternel monument aux Mort, la chapelle-abri et, parfois,
les restes du village : morceaux de moellons et débris de tuiles
dispersés au milieu d'un petit bois au sol creusé par endroits et
bosselé à d'autres sous l'impact des obus français et allemands. Le
silence et la tranquillité qui règnent au cœur de tous ces villages
morts _mais autrefois vivants_ a quelque chose d'extrêmement
troublant, comme à chaque fois où l'on se trouve au milieu de ruines,
surtout lorsque celles-ci sont le fruit d'un drame...

Davantage de monde sur le site de la butte de Vauquois où Français et
Allemands se livrèrent, de 1914 à 1918, à la guerre des mines. Pour
information, ce type de guerre consistait à creuser des galeries
souterraines jusqu'à la tranchée adverse, ou au plus près, afin d'y
déposer plusieurs centaines de kilos d'explosif que les uns et les
autres, à tour de rôle, faisaient gaiement sauter. Les entonnoirs
immenses et les profonds cratères qui résultèrent de ce travail
acharné me font vraiment grosse impression. Pour donner une idée : le
bâtiment que j'occupe ainsi que celui qui lui fait face tiendraient
facilement dans l'un des entonnoirs du site. Il est également possible
de circuler librement dans des restes de tranchées et de boyaux
bétonnés. C'est d'ailleurs dans ces tranchées que je croise un jeune
homme en train d'expliquer à son père, dans la langue de Goethe et de
Schiller, toutes les arcanes de la guerre des mines. C'est donc là
aussi que je comprends en quoi Verdun et ses environs appartiennent à
l'histoire française autant qu'à l'histoire allemande, et donc en quoi
les destinées de ces deux peuples ont été et seront toujours
intimement mêlés.

Le monument de la tranchée des baïonnettes est le premier des
monuments construit à la mémoire des soldats de Verdun: beaucoup de
béton et quelques croix de bois sur un peu de terre retournée. Je ne
m'y attarde pas.

Je m'attarde par contre bien davantage, à mon retour de cette ballade
à travers le temps, auprès de Toufikia, la seconde réceptionniste de
l'hôtel ***. C'est sans doute histoire de faire connaissance que nous
discutons à bâtons rompus de tout et de rien, et surtout de rien, mais
avec beaucoup d'esprit de part et d'autre. Il faut dire que nous
sommes vraisemblablement l'un et l'autre dans une entreprise de
séduction réciproque. Tandis qu'elle joue avec ses mèches de cheveux
lorsque je lui parle, je plonge mes yeux dans les siens lorsque c'est
elle qui me parle. Qu'il se passe quelque chose entre nous, il n'y a
aucun doute : «Je ne parle pas comme ça d'habitude... vous me faite
dire n'importe quoi...» Je lui souris.




Lundi 18 août :

Alternance de nuages et d'éclaircies, comme ils disent sur les ondes
de la TSF.

Au programme de ce lundi :

1 . Fort de Veaux
2 . Mémorial de Verdun
3 . Fort de Douaumont
4 . Ossuaire de Douaumont et sa nécropole
5 . Fort de Souville

Des forts de Vaux et de Douaumont, de leurs kilomètres de galeries
partiellement visitables et reparties sur deux ou trois niveaux, je ne
retiendrai pas grand chose, si ce n'est les difficiles conditions de
vie de leurs locataires, tant les dortoirs y sont humides et sombres.
Pensé aussi aux terribles combats d'homme à homme qui se déroulèrent
dans les souterrains dont je foule en ce moment le sol souillé de
sang. Il n'est ici besoin que d'un peu d'imagination et d'un peu de
sensibilité pour voir et sentir qu'il fallait du courage, beaucoup de
courage, pour attaquer "l'ennemi" autant que pour s'en défendre...

Longue marche dans la boue pour atteindre le fort de Souville sur le
toit duquel trois batteurs jouent du tam-tam au milieu de la forêt.

Le Mémorial de Verdun, créé sous l'égide de Maurice Genevoix, est un
grand et beau musée exclusivement consacré à la Grande Guerre. Il
attire de nombreux visiteurs, jeunes et moins jeunes. Il y a beaucoup
à voir et beaucoup à lire. Deux reconstitutions de scène de guerre
sont particulièrement saisissantes : la première représente un convoi
de "bonhommes" voûtés sous le poids d'un camarade blessé et plus
encore sous celui de leur immense détresse ; la seconde représente un
morceau de champ de bataille auquel ne manque, sans doute pour ne pas
effrayer les enfants, que les cadavres et l'odeur de leur
putréfaction. Une salle de cinéma diffuse en boucle un excellent court-
métrage : "In Memoriam". A base d'image d'archives et récentes, il
retrace l'histoire de la longue bataille de Verdun et est ponctué de
poèmes ou de lettres de poilus absolument bouleversantes...

Plus bouleversant encore est l'ossuaire de Douaumont. Bâtiment
monumental d'une hauteur de 46 mètres, il abrite les os (visibles de
l'extérieur) de 130 000 soldats français et allemands non identifiés.
C'est à l'intérieur de ce bâtiment que l'émotion sera porté à son
comble : un déambulatoire long de 130 mètres offre au regard 46
alvéoles derrière lesquelles reposent pêle-mêle des restes humains
retrouvés sur et sous les champs de bataille, et sur lesquelles est
gravé le nom d'un soldat disparu. Ces dizaines de noms qui se lisent
de droite à gauche, de gauche à droite et du sol au plafond, me font
tourner le regard, me chavirent l'esprit et finalement me serrent le
cœur. C'est les yeux humides d'émotion, que je m’adosse alors à un
pilier, puis m'accroupis, en attendant que ça passe...
L'ossuaire, tout comme le mémorial, possède également une salle de
projection dans laquelle est diffusé un court métrage lénifiant de 20
minutes intitulé "L'héroïsme du combattant de Verdun". Toute
proportion gardée, il me semble assister à un film de propagande
datant de 1916 tellement la figure du combattant est héroïque et le
ton du commentaire patriotique.
Quoi d'autre ? Un mini-musée situé à mi-hauteur de la tour et, pour
qui n'est pas effrayé par 200 marches sans ascenseur, une grosse
cloche à son sommet, avec vue plongeante sur les 15 000 petites croix
de la nécropole. Ne pas oublier la batterie de "lanternes magiques"
servant à visionner une bonne centaine de photos d'époque en trois
dimensions : impressionnant.
Au sortir de l'ossuaire, tandis que le "bourdon de la Victoire" sonne,
une famille d'obèses à rires très gras se fait photographier devant la
porte d'entrée du monument funéraire. Ils rient, ils crient et se font
des grimaces tout comme s'ils étaient, par exemple, devant le Moulin
Rouge et son affiche de Girls américaines. Leur attitude me semble
aussi inconvenante et aussi obscène que s'ils faisaient des cabrioles
ou des pirouettes dans la nécropole située juste en face, mais on ne
peut cependant pas leur en vouloir : ils ne savent pas ce qu'ils font
et personne ne pourra jamais leur expliquer ce qu'ils n'ont pas
compris et ne peuvent sentir par eux-même.

Cette journée s'achève comme la précédente : en compagnie de Toufikia
(née en 1964, marié à un dénommé Georges, fonctionnaire récemment muté
à Bar-le-Duc, sans enfant mais avec toute une théorie sur l'éducation
et une autre sur la liberté, parisienne de cœur et désirant y revenir,
disant "mon mari" comme elle dirait ma voiture ou mon chien, etc,
etc...). J'essaie de la pousser à réfléchir et à creuser davantage ce
dont nous parlons, mais... mais creuser la fait bailler. Je n'insiste
donc pas et lui souhaite une bonne nuit.




Mardi 19 août :

Temps semblable à celui d'hier comme à celui d'avant-hier et à celui
de demain comme à celui d'après-demain : gris et froid.

Je fais connaissance ce matin avec Michèle, la troisième
réceptionniste de l'hôtel *** et accessoirement la mère de l'un des
deux patrons. Moins loquace que Toufikia, mais plus profonde, plus
sereine et donc davantage à l'écoute, il m'est assez agréable de
discuter d'elle et de l'hôtel avec elle. Et puisque le ***, outre
Catherine, Toufikia et Michèle, compte aussi dans son personnel :
Séverine, Françoise et Marie, on peut dire que les hommes sont ici
particulièrement gâtés ou en tout cas bien entourés.

Je profite du fait que la matinée n'est qu'à peine entamée pour filer
dare-dare à la citadelle souterraine. J'espère ainsi éviter la queue
de visiteurs qui, avant-hier, m'avait aussitôt fait rebrousser chemin.
Ce mardi, la queue est toujours aussi longue, mais j'ai la chance avec
moi : le guide de la citadelle réclame une personne seule pour
compléter l'un de ses wagonnets. Présent ! Me voilà donc installé,
sixième larron, au milieu de cinq personnes âgées qui ne cesseront pas
de commenter tout ce qu'ils voient. La visite dure environ 25 minutes
et nous fait découvrir une quinzaine de scènes fixes ou animées
illustrant la vie des poilus dans la citadelle : réfectoire, cuisine,
boulangerie... Bof, bof, bof. Le fait d'être ballotter d'un tableau à
un autre sans pouvoir maîtriser le rythme de la visite, me donne la
désagréable impression d'assister à un spectacle pour gogos, mélange
de Walt Disney et de C'est pas sorcier, tout ce que les touristes
apprécient...

Déjeuné dans une brasserie où je commande un taboulé (7,50 €) quel'on
me sert dans la barquette en plastique du supermarché où il a été
acheté.

Dépensé près de 60 € chez Leclerc duquel je ressors avec un plein sac
de produits locaux et régionaux pour la famille et les amis.

Retour au centre mondial de la Paix afin d'occuper mon après-midi.
Prise de photos et rédaction d'une carte postale destinée à mes "Chers
parents, ...". C'est dans une pièce du sous-sol aménagée à la manière
de 1916, avec des bruitages et des effets de lumières de bombardements
terrestres et aériens, que je leur écris, à la manière de 1916,
quelques mots du front sur une très vieille photo de Verdun...
L'hôtesse du Centre avec qui je discute m'apprend qu'elle ne voit
guère plus de trente visiteurs par jour. J'en conclue que la paix est
ennuyeuse et monotone pour nombre d'entre-nous, qu'elle est moins
spectaculaire que la guerre et que, peut-être, l'une et l'autre sont
toutes deux nécessaires à notre espèce en ceci que notre espèce n'est
pas une et indivisible, autrement dit qu'il en faut pour tout le
monde : les pacifiques et les belliqueux. Ainsi, lorsque Barrès,
Maurras et consorts dissertaient en 1914 sur les bienfaits de la
guerre, ils n'hésitaient pas à parler de la "régénérescence de la
race". Pour ces hommes-là, pour ceux d'hier et pour ceux
d'aujourd'hui, la paix, lorsqu'elle dure, détruit notre vitalité et ne
génère que le déclin, la déchéance et puis la mort. Ont-ils raison,
ont-ils tort ? Qui, de la philosophie ou de la psychologie, pourrait
répondre à cette question ? Et à quoi bon ? L'Europe est aujourd'hui
en paix, alors profitons-en tant qu'il en est encore temps…

Et comme par un fait exprès, France-Info diffuse la tragique
nouvelle : dix militaires français ont trouvé la mort en Afghanistan.
Sans commentaire.

S'ensuit une longue pause littéraire et méditative. A nouveau assis à
la terrasse du Wind's, je dévore 200 pages de lettres de Poilus
("Paroles de Verdun"), lecture entrecoupée de regards portés au loin,
sur le monument symbolisant la devise de Verdun "On ne passe pas" [2],
ou de regard portés au près, sur mes plus proches voisins. Jamais ces
lettres de Poilus ne me parleront autant qu'ici : sur les lieux même
où elles furent rédigées.

J'attends 22h30 avant de regagner l'hôtel, de sorte que je suis sûr de
n'y croiser personne : aucune envie de bavarder.

[2] Monument de l’architecte Forest et du sculpteur Grange : cinq
soldats de différentes armes, au coude à coude, symbolisent le mur
contre lequel est venu se briser l'assaut de l'ennemi.




Mercredi 20 août :

Pas grand chose à signaler en ce début de journée où je discute encore
longuement avec Toufikia, puis m'en vais prendre quelques photos de la
ville avant de poser mon barda au Wind's où je reprend ma lecture là
où je l'avais laissé. Nous sommes mercredi, je suis à Verdun depuis
seulement dimanche et j'ai déjà tout vu et tout senti de ce qu'il y
avait à voir et à sentir : je ne suis retourné hier au Centre mondial
de la Paix qu'à seule fin de le revoir. Autrement dit : je commence à
tourner en rond, ça fleure bon l'au revoir...
Il me reste cependant encore une visite à faire, une visite dont
l'idée m'est venue au cours de la nuit précédente : celle d’un village
détruit. Cela aussi a déjà été fait, mais j'y apporte cette fois-ci
une légère nuance : la visite se fera de nuit. C'est donc avec
impatience que je regarde défiler les heures....

Et c'est dans l'ancien village de Bezonveaux, à une trentaine de
kilomètres de Verdun, que je me retrouve aux alentours de 21h00. Là,
je déambule à nouveau au milieu des ruines, et un peu plus
profondément dans la forêt de pins et d'épicéas, jusqu'à ce que la
nuit finisse enfin par tomber, vers 22h00. Unique visiteur du site,
assis sur son unique banc, je regarde tranquillement baisser le jour
et commence à voir poindre les étoiles. Travail de patience, le moment
que je vis mûrit lentement en moi et il est bon de le sentir mûrir
ainsi. Que ce moment-là, vécu à cet endroit-là, n'appartienne qu'à moi
me remplit de joie. Mais la nuit est maintenant complètement tombée et
le silence qui règne ici a, avouons-le, quelque chose d'angoissant.
D'autant qu'il est parfois troublé par des hululements tournants de
chouette ou de hibou. Silence troublé aussi par des battements
d'ailes, par les cris d'un animal indéterminé, par la chute d'une
pomme de pin et par divers craquements de bois. Je m'habitue cependant
peu à peu à cet environnement et commence à parler, ou plutôt à
écrire, à voix haute ou murmurée, ce que le moment me fait dire. C'est
à mon frère le hibou et à ma sœur la chouette que s'adresse mes
premières paroles. Se pourrait-il qu'ils me répondent ? Oui-da ! Alors
nous discutons un peu tous les trois. Et c'est passionnant ! Mais je
m'adresse aussi aux morts qui sont vraisemblablement toujours enfouis
sous mes pieds. J'attends d'eux des réponses. En vain, évidemment,
bien qu'il y ait malgré tout ici, à défaut d'êtres, des choses qui me
parlent distinctement. Comme, par exemple, l'un des personnages de mon
récit qui, assis à mes côtés, m'explique comment il a vaincu la peur
qui l'étreignait chaque fois où il était contraint à monter la garde
dans un poste de guet en avant des lignes. Il m'explique tout d'abord
l'angoisse qui le prenait aux tripes, la chiasse qu'il ne maîtrisait
qu'à grand peine et les jambes qui soudain flageolaient sous lui, puis
il me dit :
«Pour ne plus avoir peur, il ne faut plus tenir à sa vie : je ne tiens
plus à la mienne. Après tout ce que j'ai subi depuis deux ans et
surtout après tout ce que j'ai vu, ces dizaines de corps de camarades
déchiquetés, leurs lambeaux de chair éparpillés sur ma capote, leurs
têtes ouvertes en deux ou, plus souvent, comme arrachées du tronc, eh
bien, vois-tu, la vie a pour moi perdu son caractère sacrée. Elle
m'est devenue si peu de chose que ça m'est tout à fait égal de la
perdre. Oh, ne t'inquiète pas, je continuerai à la défendre, je ne
jetterai jamais ma poitrine sur une baïonnette ennemie et continuerai
toujours à me battre avec la même conviction, mais sans le moindre
enthousiasme parce que sans le moindre espoir. Tu comprends ? En fait,
c'est comme si j'étais déjà à moitié mort et à moitié vivant.... et si
cette moitié vivante qui demeure encore doit périr demain à son tour,
eh bien... eh bien, qu'elle périsse elle aussi. Hé ! Inch'Allah !
comme disent les zouaves et les spahis»
Je suis heureux qu'il m'ait parlé ainsi et je l'en remercie.
Silence, obscurité et solitude, je me sens étonnamment bien en cet
endroit que je ne voudrais pas quitter, mais, hélas, le temps passe
vite et se rafraîchit plus vite encore. C'est le froid qui aura raison
de mon désir. Avant de partir, je prends quelques photos avec le flash
qui illumine superbement la forêt, puis quitte à regret cet endroit
magique qui ne m'est déjà plus qu'un souvenir. Le meilleur de tous. Il
était 23h40.

Ma route croise celle d'une biche et celle d'un renard. Je les effraie
autant qu'ils m'émerveillent.

Je dors comme un bébé...




Jeudi 21 août :

Journée passée à :

1 . discutailler avec Toufikia
2. lire, assis à mon QG

Je pars demain...




Vendredi 22 août :

Les adieux, sans être déchirants, me font quand même de la peine. A
Toufikia aussi, me semble-t-il. Je lui fait alors deux promesses,
histoire "d'alléger un peu nos cœurs meurtris". La première : parler
d'elle et du *** dans mon récit. La seconde : lui envoyer un "petit
signe".

Infos du matin : «sacrifice ultime», «lourd manteau de la
responsabilité suprême», «défendre la paix dans le monde», «combat
contre la barbarie», «bravoure», «honneur», «devoir»... Hum !? Raymond
Poincaré s'adressant aux français en août 1914 ? René Viviani debout à
la tribune parlementaire du Palais-Bourbon ? Léon Daudet exaltant les
vertus guerrières dans une chronique de l'Action Française ? Non pas !
Discours prononcé aux Invalides par Nicolas Sarkozy, président de la
France, 90 ans plus tard. Lamentable.

Le musée de Suippes que je comptais visiter en revenant sur Paris est
fermé depuis le 15 août. C'est ballot !




Samedi 23 août :

De retour chez moi, j'envoie le "petit signe" à l'inoubliable Toufikia
sous la forme d'un mail dans lequel est jointe une photo de
Bezonveaux, ainsi qu'une question : en quel mois de 1964 êtes-vous née
(je parierai pour septembre...) ? Je me demande si elle va me
répondre, mais ne me fais guère d'illusions et ne parierais pas mes
cinq sous là-dessus. Notre relation tenait trop du jeu, pour ma part,
et du professionnalisme, pour la sienne. Il n'y avait vraiment rien de
sérieux ni rien de vraiment sincère entre nous. Aurait-il pu y avoir
autre chose dans d'autres conditions ? Qui sait ?

L'important est que je reviens de Verdun tout autre que je n'étais. Ce
voyage m'a beaucoup apporté et notamment l'essentiel :

«Une partie de l'âme des Poilus s'est greffée sur mon âme»


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  #2 (permalink)  
Vieux 24/08/2008, 20h13
esra, la mule
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO

Je connaissais la vision très dépouillée de Verdun de Jacques Tardi, la
tienne sonne très juste également ...


Réponse avec citation
  #3 (permalink)  
Vieux 24/08/2008, 20h21
esra, la mule
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO


"esra, la mule"
> Je connaissais la vision très dépouillée de Verdun de Jacques Tardi,


Ce dernier est un "spécialiste" de la grande guerre, ses oeuvres sont
excellement documentées et ses textes sortent tout droit des tranchées ...
Petite liste de BD sur l'époque 14-18 :
a.. Le Der des Ders (scénario de Didier Daeninckx) (Casterman, 1997)
a.. Varlot soldat (scénario de Didier Daeninckx) (L'Association, 1999)
a.. Adieu Brindavoine suivi de La fleur au fusil (Casterman, 1974)
a.. La Véritable Histoire du soldat inconnu (Futuropolis, 1974).
a.. Le Trou d'obus (Imagerie Pellerin, 1984)
a.. C'était la guerre des tranchées (Casterman, 1993)

+ "les sentinelles" tome 1

et pour le Paris de l'époque :
la série des Adèles Blanc-sec
a.. Adèle et la Bête (1976)
a.. Le Démon de la tour Eiffel (1976)
a.. Le Savant fou (1977)
a.. Momies en folies (1978)


Réponse avec citation
  #4 (permalink)  
Vieux 24/08/2008, 20h39
Herve
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO



Beaucoup aimé.

RV


morobone wrote:
> VERDUN 2008
>
> C a r n e t d e v o y a g e
>
>
> Samedi 16 août 2008 :
>
> Picardie, Champagne-Ardenne, Argonne et Lorraine. L'Aisne, la Marne et
> la Meuse. Soisson, Château-Thierry, Epernay, Reims, Suippes, Sainte-
> Ménehould et enfin Verdun, l'objet de ce présent voyage. La traversée
> de toutes ces régions, départements ou villes, me plonge déjà, à moins
> d'une heure de route de Paris, dans quelques uns des plus grands
> chapitres du livre de la Grande Guerre ; à savoir : l'avancée
> allemande sur Paris arrêtée de justesse sur les rives de la Marne en
> août et septembre 1914, aussi les batailles de Champagne de 1915, la
> grande boucherie du chemin des dames de 1917 et enfin la défense
> héroïque de Verdun par l'armée des "pioupious" entre février et
> décembre 1916.
>
> (...)

Réponse avec citation
  #5 (permalink)  
Vieux 03/09/2008, 23h56
diegel
 
Messages: n/a
Par défaut Guerre de cartes postales

Tandis que vous cherchiez vainement à sauter sur une vardunoise de rencontre
entre deux visites d'ossuaire, était-ce là toutes vos vacances, mon pauvre
?, diegel, congédiant pour un mois son génie, se la coulait douce à
Saint-Tropez.


Réponse avec citation
  #6 (permalink)  
Vieux 04/09/2008, 11h40
Rosalie Mignon
 
Messages: n/a
Par défaut Re: Guerre de cartes postales


"diegel" <diegel***orange.fr> a écrit dans le message de news:
48bf162a$0$881$ba4acef3***news.orange.fr...
> Tandis que vous cherchiez vainement à sauter sur une vardunoise de
> rencontre entre deux visites d'ossuaire, était-ce là toutes vos vacances,
> mon pauvre ?, diegel, congédiant pour un mois son génie, se la coulait
> douce à Saint-Tropez.


Et il rentre quand votre génie ?


Réponse avec citation
  #7 (permalink)  
Vieux 04/09/2008, 20h12
Père Dekouye
 
Messages: n/a
Par défaut Re: Guerre de cartes postales

TA GUEULE VIEILLERIE DE SALOPE !!!!

"diegel" <diegel***orange.fr> a écrit dans le message de news:
48bf162a$0$881$ba4acef3***news.orange.fr...
> Tandis que



Réponse avec citation
  #8 (permalink)  
Vieux 06/09/2008, 12h53
Ahmed Ouahi, Architect
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO


Zeitgeist - The Movie - 1 of 13 (Introduction)
http://www.youtube.com/watch?v=Mzciu...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 2 of 13 (Part 1 of 3 on Religion)
http://www.youtube.com/watch?v=KeZB2...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 3 of 13 (Part 2 of 3 on Religion)
http://www.youtube.com/watch?v=Xmzai...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 4 of 13 (Part 3 of 3 on Religion)
http://www.youtube.com/watch?v=m6UdQ...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 5 of 13 (Part 1 of 4 on 911 & War)
http://www.youtube.com/watch?v=f5pz1...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 6 of 13 (Part 2 of 4 on 911 & War)
http://www.youtube.com/watch?v=EBcA6...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 7 of 13 (Part 3 of 4 on 911 & War)
http://www.youtube.com/watch?v=wXQxa...eature=related

Zeitgeist - The Movie - 9 of 13 (Part 1/5 - Behind Curtain)
http://www.youtube.com/watch?v=TLCob...eature=related

Zeitgeist - The Movie- 10 of 13 (Part 2/5 - Behind Curtain)
http://www.youtube.com/watch?v=8XiYy...eature=related

Zeitgeist - The Movie- 11 of 13 (Part 3/5 - Behind Curtain)
http://www.youtube.com/watch?v=hb0lR...eature=related

Zeitgeist - The Movie- 12 of 13 (Part 4/5 - Behind Curtain)
http://www.youtube.com/watch?v=Eb0aP...eature=related

Zeitgeist - The Movie- 13 of 13 (Part 5/5 - Behind Curtain)
http://www.youtube.com/watch?v=2JVdf...eature=related

--
Ahmed Ouahi, Architect
Bonjour!


"morobone" <par-ici-les-spams***neuf.fr> kirjoitti
viestissä:66a7c580-20e4-4b00-8398-299d1222e530***79g2000hsk.googlegroups.com...
> Vendredi 22 août 2008
> Infos du matin : «sacrifice ultime», «lourd manteau de la
> responsabilité suprême», «défendre la paix dans le monde»,
> «combat contre la barbarie», «bravoure», «honneur», «devoir»...
> Hum !? Raymond Poincaré s'adressant aux français en août
> 1914 ? René Viviani debout à la tribune parlementaire du
> Palais-Bourbon ? Léon Daudet exaltant les vertus guerrières
> dans une chronique de l'Action Française ? Non pas !
> Discours prononcé aux Invalides par Nicolas Sarkozy, président
> de la France, près d'un siècle plus tard. Lamentable.


De mieux en mieux : voici que «la guerre de communication» est
fustigée par un communicant. Ce genre de sortie me semble être de la
même veine comique qu'un idiot qui blâmerait l'idiotie.

Petit rappel de la loi du 5 août 1914 :

"Art. 1er : Il est interdit de publier des informations et
renseignements autres que ceux qui seraient communiqués par le
gouvernement ou par le commandement, [...] et toute information ou
article concernant les opérations militaires ou diplomatiques de
nature à favoriser l'ennemi et à exercer une influence fâcheuse sur
l'esprit de l'armée et des populations."

Dont acte. Hormis quelques petits coups de règles sur les doigts, la
presse libre respecta la consigne à la lettre et, dans un souci
d'unité nationale, s'inspira des communiqués officiels tel que celui-
ci :

"Dans la région de Belfort, un grand nombre de prisonniers ont été
traités avec la dernière sauvagerie. Les Allemands les ont
déshabillés, poussés en avant de leur ligne en les exposant presque
nus aux balles françaises. Ils en ont jeté d'autres dans le canal pour
les en retirer et les y rejeter encore. Un de nos blessés, aujourd'hui
en traitement en Besançon, a été frappé à la tête et dans les côtes à
coups de crosses et de talon. Un soldat allemand l'a trainé sur le
sol. A côté de lui, un autre blessé français a été achevé à coups de
baïonnette... Enfin, à Magny, un enfant de 7 ans s'amusant à mettre en
joue une patrouille avec son fusil en bois, a été fusillé sur place"

De sorte qu'avec le talent de copiste qu'on lui connaît, la presse
unanime pissa sa copie :

"Ils [les Allemands] ont coupé les mains et les pieds d'un de nos
bourgmestres, crevé les yeux à d'autres civils, coupé les bras à des
enfants, brûlé vifs de pauvres paysans, tranché la gorge à des femmes
après les avoir violées, fusillé des milliers de civils." (La Croix)

"Les uhlans décapitent à coups de sabre des femmes et des jeunes
filles, et jettent les têtes coupées comme des projectiles contre les
tableaux de l'église. Un monstre fait alligner contre le mur trois
jeunes enfants et, d'un seul coup de sabre, il fait sauter les trois
têtes" (L'Intransigeant)

"Il faut tenir tout Allemand pour un barbare et un ennemi du genre
humain. Ceux qui ont entendu le dernier acte de Parsifal à Bayreuth
savent mieux qu'aucuns que l'âme allemande est inhumaine et qu'ils
sont plus près des loups que des hommes" (Le Figaro)


Réponse avec citation
  #9 (permalink)  
Vieux 06/09/2008, 13h09
Ahmed Ouahi, Architect
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO

De mieux en mieux : voici que «la guerre de communication» est
fustigée par un communicant. Ce genre de sortie me semble être de la
même veine comique qu'un idiot qui blâmerait l'idiotie.

--
Ahmed Ouahi, Architect
Bonjour!


"morobone" <par-ici-les-spams***neuf.fr> kirjoitti
viestissä:6cae9e9a-7d50-4980-a172-be2dc947c41c***79g2000hsk.googlegroups.com...
On 6 sep, 13:53, "Ahmed Ouahi, Architect" wrote:

> www.youtube etc...


Aucun intérêt.


Réponse avec citation
  #10 (permalink)  
Vieux 06/09/2008, 14h08
Ahmed Ouahi, Architect
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO


N'empêche, que tu ne devrais aucunement t'imaginer, si jamais, tu en as de
l'imagination...

Par ailleurs, ce qui n'est pas donné à tout le monde, cette imagination...

D'autant plus, que tu sembles vouloir en être tout le monde, bien entendu, à
moins que tu puisses essayer de voir comment changer internet et son
pouvoir, sans pour autant manquer d'essayer de changer ne serait-ce, qu'une
portion des gens...

Cependant, ce qu'essai de faire, justement ce système finnois depuis un peu
plus d'un siècle sans jamais y arriver, d'où son appel à la bactériologie,
et la force tant qu'horrible héritage des russes, accentué par les
américains sans pouvoir s'octroyer ce pouvoir...

--
Ahmed Ouahi, Architect
Bonjour!


"morobone" <par-ici-les-spams***neuf.fr> kirjoitti
viestissä:41f89555-e27a-4c02-b529-5f2ca15056c6***j22g2000hsf.googlegroups.com...
On 6 sep, 14:09, "Ahmed Ouahi, Architect" wrote:

> www.youtube.etc...


Vous êtes sûrement bien gentil et bien serviable, Ahmed, mais les
liens et les textes que vous publiez ici, aussi intéressants soient-
ils pour vous, ne présentent malheureusement à mes yeux aucun intérêt.
C'est comme ça. J'ajoute que votre franco-finnois, gloubi-boulga, nous
est parfaitement incompréhensible.


Réponse avec citation
  #11 (permalink)  
Vieux 08/09/2008, 23h58
diegel
 
Messages: n/a
Par défaut Re: Guerre de cartes postales

Alors, smigard à bout de crédit, et vos vacances dans votre cagibi,
dépaysantes ?


Réponse avec citation
  #12 (permalink)  
Vieux 04/10/2008, 15h55
Ahmed Ouahi, Architect
 
Messages: n/a
Par défaut Re: OoOoOoOoO


Cependant, l'ultime question qui restera posée, n'est autre, que si la
politique pourrait-elle s'en passer de l'armée, qui a d'ores et déjà, prise
toutes les choses en main, en y incrustant tous ses points d'appui aux
alentours de l'économie...

Essentiellement, aussi ses propres racines en toutes ressources économiques
et surtout dans les pays, soi-disants, industrialisés, qui ne puissent plus
respirer, que si l'armée en fasse autant...

D'autant plus, qu'à tel point, la politique elle même, commence à se sentir
négligeable sans ces ressources que l'armée lui procure, ce qui lui donne la
possibilité de rester en liaison si étroite avec la banque, sous couvert de
contrôle, juste pour sauvegarder le rôle...

--
Ahmed Ouahi, Architect
Bonjour!


"morobone" <par-ici-les-spams***neuf.fr> kirjoitti
viestissä:d1bd172c-50f6-4bd3-9f71-59586783b4ef***m73g2000hsh.googlegroups.com...
On 24 août, 21:21, "esra, la mule" wrote:

> Tardi est un "spécialiste" de la grande guerre, ses oeuvres sont
> excellement documentées et ses textes sortent tout droit des tranchées ...
>
> a.. C'était la guerre des tranchées (Casterman, 1993)



"A bas la guerre ! Vive la paix !". J'ai apprécié cette BD et je
partage le point de vue idéologique de Tardi, mais j'ai vu trop de
"facilités" dans son travail pour n'en pas faire la critique. Qu'il
s'agisse d'une oeuvre de dénonciation de la guerre, nous sommes
d'accord ; que cette dénonciation soit probablement utile à ses
lecteurs autant qu'à son auteur, toujours d'accord ; et que ce
dernier, dans son introduction, juge utile de préciser que sa BD
"n'est pas un travail d'historien", mille et mille fois d'accord.
Alors, passons ? Eh bien non. C'est justement sur cette précision
qu'il convient de s'arrêter.

Certes, hormis la page 35 qui rend très mal la journée du 2 août 1914,
toutes les autres planches "guerrières" contiennent leur lot de petits
détails rendant tout à fait crédibles les scènes relatées. Certes, il
y a dans chaque dessin, ou presque, l'écho des photographies d'époque,
comme il y a aussi dans chacun des textes, ou presque, l'écho d'un
vieux témoignage. Toutes choses faisant que l'ensemble sonne aussi
juste que possible. Sauf que... sauf que si la critique d'une oeuvre
peut porter sur ce qu'elle contient, elle peut et elle doit aussi
porter sur ce dont elle manque. En l'occurence, "Cétait la guerre des
tranchées" manque de la rigueur propre aux universitaires et surtout
de cette vision d'ensemble qu'offre une réelle étude ou un réel essai.
En un mot : cette BD manque de nuances et s'exonère de la complexité
des comportements humains. Son tort principal est de pécher par excès
en s'attachant trop exclusivement aux horreurs de la guerre, de la
"grande boucherie". Exclusive de laquelle découle malheureusement une
tonalité monochromatique : la morbidité. Fascination de l'esprit qui
s'englue dans la boue mélée au sang ? Peut-être. En tout cas, le
tableau proposé par Tardi me paraît aussi incomplet et aussi
unilatéral que le sont, à l'exacte inverse, les récits patriotiques.
D'un côté l'horreur et l'absurdité, de l'autre, l'héroïsme et la
beauté des sacrifices. Or, poussée jusqu'à la caricature, la réalité
de ces différents aspects perd toute signification et toute portée.
Propagande à droite, propagande à gauche : bourrage de crâne à droite
autant qu'à gauche... et misère au centre !

Le dernier reproche que j'adresserai à Tardi, peut-être le pire et le
plus dur des reproches, du genre de ceux qu'on se dit parfois entre
ami, est le suivant : tes personnages, parce que servants de tes
symboles, me semblent manquer de corps, de présence et de réalité. Tu
te sers d'eux afin de promouvoir ta paix, tout comme Barrès les
utilisait au service de sa guerre. Vous faites l'un et l'autre, de
plusieurs millions de poilus, les soldats de votre cause... et je
crains que vous ne préfériez les sacrifiez pour elle plutôt que de la
sacrifier pour eux.

Donc, Tardi, tout comme Barbusse d'ailleurs, sont deux auteurs
engagés. Et ce n'est qu'en cela qu'ils nous sont agréables à lire...
pour peu que l'on partage leur engagement pacifiste. En ce cas, ils
nous confortent et renforcent encore nos convictions, nos dégoûts, nos
colères et nos révoltes, mais ils ne nous intruisent en rien.
L'erreur, et le danger intellectuel, consiste donc, après les avoir
lu, à se croire plus instruit de la Guerre alors que leur sujet est la
Paix.


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