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  #1 (permalink)  
Vieux 20/10/2008, 22h38
Si Miliani
 
Messages: n/a
Par défaut Contradictions sociales et choix économiques

L'intuition de la
planification sociale,( passée l'arithmétique de la planification des
ressources humaines), envahissait mes pensées depuis l'été 69. J'avais
acquis la conviction que cette dimension du modèle de développement
algérien était anormalement abandonnée au profit de la seule planification
territoriale pratiquée puérilement, alors que des signes de dérapages
apparaissaient. D'autres partageaient mes doutes. Plus discrètement.....


Déjà, dans la première partie des
années 60 , un processus de répartition inégalitaire des richesses, du
travail et des revenus s'était mis en place ''spontanément''. L'objectif
prioritaire de la construction nationale était alors axé sur la remise en
marche de l'économie, la poursuite du plan de Constantine lancé par le
Général De Gaule en 58 et la réalisation d'une première série
d'investissements
industriels nouveaux. Dès cette étape, l'algérianisation des postes de
travail avait posé de sérieuses difficultés . La population n'y était pas
préparée. Le constat était fait en parallèle que l'Algérie resterait
structurellement dépendante des décisions prises par la France en matière
économique et culturelle, 10 à 15 ans auparavant .


Le marché de l'emploi subissait dans ces
conditions les chocs simultanés de l'algérianisation des postes de travail,
de l'étatisation du cadre économique, des déficits de main-d'ouvre qualifiée
partout criants et de la fuite des cadres européens. Dans ce passage étroit
de la croissance, quand on accélère les investissements industriels, on
amplifie les désajustements et les obstacles. Indice révélateur, les taux
annuels de consommation des crédits restaient anorexiques et les capacités
de réalisation insuffisantes, en dépit du gonflement des programmes
d'équipements
et des ressources financières affectées. Dans la bataille engagée, l'effet
de cisaille sociale n'octroyait pas place égale à tous dans la répartition
des revenus et la course aux privilèges. A l'avant de la révolution, la
métamorphose du marché du travail commençait à dénaturer le bon ordre de la
pyramide sociale attendue d'une économie libérée.

Comme les besoins en main-d'ouvre qualifiée mettaient en péril la maîtrise
du démarrage, l'idée était venue de récupérer la main-d'ouvre émigrée en
Europe. En 1968, les Consulats signalaient, par exemple, qu'il y avait près
d'un millier de médecins et d'agents médicaux d'origine algérienne en région
parisienne et un gros réservoir ouvriers en France et en Belgique.
Malheureusement, la difficulté était d'offrir aux candidats au retour des
salaires, des logements et des écoles de niveau équivalent. Les coopérants
techniques et VSNA français étaient prioritaires et moins « coûteux » . Le
pourcentage de retour des émigrés est ainsi resté faible. Au bout de cinq
ans, l'opération menée par les Consulats, l'Amicale des Algériens et
Expansial a été considérée comme un échec . Une croix a été d'autant plus
vite faite sur le retour des émigrés qu'ils rapatriaient une épargne
équivalente aux recettes pétrolière. Le désajustement des taux de change
attisé par le marché noir donnait de l'oxygène au pays en allégeant le poids
du financement des importations de produits de consommation et en réduisant
les pénuries ménagères. L'émigration devenait schismatique .


Se sont ainsi rapidement généralisés les recrutements et les promotions sans
apport de compétence autre que palliative dans le tout venant social.
Caricaturalement, le paysan remplaçait l'agronome, l'ouvrier l'ingénieur,
l'infirmier
le médecin, l'instructeur le prof, l'employé le cadre... une compétence
amortissant, avec plus ou moins de bonheur, les manques de savoir-faire des
échelons voisins. L'adéquation des postes de travail et des profils de
qualification se perdait. Ces pratiques ont encouragé une attribution
exagérément subjective des salaires sans réduire pour autant l'instabilité
insupportable des travailleurs disponibles, peu préparés et peu motivés face
aux difficultés des tâches ou au démarrage des nouveaux projets dans des
responsabilités enchevêtrées ou surmultipliées.

A la faveur des mouvements désordonnés de
main-d'ouvre, une surenchère salariale anarchique s'est amorcée, puis a
explosé entre les entreprises et les secteurs d'activités . Elle débordait
même les privilèges de l'Administration centrale. Sans arbitrage au plan
national. Sans volonté , non plus, chez les responsables sur le terrain de
contenir les dérapages de la course aux revenus, en s'interdisant,
notamment, de s'aider du levier des salaires pour atteindre leurs propres
objectifs. Dans ces dérives, la formation sociale au lieu de s'édifier dans
l'esprit des indépendantistes engendrait en sous-main une structure à
l'opposé
du modèle de justice affiché par le pouvoir .

Le désordre résultait aussi largement de l'impact des
projets d'investissement dotés de coefficients de capital élevés sous
prétexte de productivité, d'économies d'échelle et d'urgence, sans voir la
question lancinante du retour de bâton du productivisme : le coût
économique et social à payer et la dérégulation du marché du travail. Une
autre effet pervers notable du mécanisme était de repousser les ''masses''
non pas vers le bas, mais carrément hors de l'échelle sociale, dans
l'exclusion.
Comme au Maroc, où j'avais été en 69, où la misère populaire était
incomparablement plus grave et plus grande qu'en Algérie.


J'entrais, avec inquiétude, dans la conviction que, si
le socialisme algérien devait échouer, il le devrait, en premier lieu, au
fait que le pays négligeait de gérer la création et la redistribution des
richesses en fonction du travail et des besoins sociaux . Au sommet, le
pays se contentait, sûr de sa voie et du postulat de sa gestion, de
simplement accaparer la propriété des moyens de production nouveaux et de
fixer autoritairement les objectifs de développement. Il ne se préoccupait
pas des désajustements sociaux provoqués par la spirale infernale des
emplois, des prix et des salaires fomentée par le couple diabolique de
l'économie
étatisée et de l'économie de marché.

Les étatistes étaient obsédés par l'utopie brillante de la création
prioritaire d'une économie industrielle pourvoyeuse de tous les bienfaits.
Ils ne voyaient pas l'erreur colossale de reléguer à l'arrière plan le rôle
et la place de l'agriculture, seul secteur capable de nourrir la paysannerie
majoritaire et la population grandissante des villes. L'écologiste Dumont
s'en
était indigné dans son livre ''L'Afrique noire est mal partie'', mais on
l'accusait
de pérenniser les inégalités de développement en agitant des menaces
exagérées de pénuries alimentaires .



Finalement, le ''sel'' de mes ancêtres ( proposé
comme étalon monétaire parle ministre des finances), était deux fois maudit.
Pour les gens des Oasis qui n'en tiraient qu'une soumission servile pour le
Nord. Pour ceux du nord qui, pris d'envies immodérées de développement
singé, oubliaient le triple impératif de la révolution ''du peuple, par le
peuple et pour le peuple''. Sans doute avait-on alors, sans trop le dire, de
la défiance envers un monde paysan plus attaché à la terre qu'à un mode
d'exploitation
collectiviste qui le désenchantait. .........Piteusement, vingt cinq ans
plus tard, les terres nationalisées ont étaient mises en vente. Comme du
reste aussi l'énorme pactole des biens vacants immobiliers. On changeait
les règles au milieu du gué au lieu de résoudre les insuffisances . En
transférant les charges sociales et la richesse du patrimoine immobilier,
l'État faisait certes des économies et gagnait de nouvelles recettes , mais
il se voilait la face dans le partage inégal et ne faisait que reporter le
poids du développement sur les générations suivantes. Ainsi, gouvernait-on
à Alger en brûlant un jour une grande idée qu'on avait la veille vénérée .


Vers quelle structure sociale s'acheminait-on ? On
ne se posait pas la question. Pas plus celle de savoir si nous ne
précipitions pas l'échec économique en alourdissant le poids de la
croissance par celui d'objectifs surajoutés et d'investissements mal définis
..

Le hiatus de la
division sociale était aussi que le patrimoine et les privilèges de la
population européenne en fuite, en 62, s'étaient transmis, par circonstance,
non au peuple, mais à une minorité urbaine avide, qui allait faire de son
appropriation gourmande la force et la raison de son alliance avec le
régime . Cet accaparement encouragé maladroitement par un pouvoir bardé
d'à
priori et d'incantations béates, faussait, au départ, la mise en place du
modèle social d'égalisation des chances et de récompense des mérites prôné
par la révolution .


La dérégulation débridée des emplois, des salaires et des prix cancérisait
l'économie et la construction sociale. Un Ministre de l'Industrie venait de
Polytechnique. Il était comme tous les premiers de la classe excellent,
rassurant et ... inconscient .


Au-delà de la planification des ressources humaines
officielle et des belles recommandations du BIT ( ne créer que des emplois
productifs), il y avait là, qui me taraudait, entre la rareté des ressources
et l'urgence d'en disposer, tout un fatras d'arrière-pensées nichées dans le
sillon des improvisations forcées auxquelles condamnait le modèle théorique
du Plan concocté dans les bureaux, sans alternative ni prospective. Le
modèle flattait la grandiloquence du pouvoir au lieu de répondre aux
attentes fébriles du peuple, alors que pour moi, la planification sociale
devait aider à ajuster l'impératif technique et productif aux différentiels
sociaux et même à combattre les dysfonctionnements du système social.


Je pressentais ainsi, confusément, au tournant des années 70, que, derrière
l'imagerie des entreprises et des terres nationalisées, derrière
l'algérianisation
des postes de travail et des règles de vie, derrière l'imagerie tronquée de
la France, se profilaient sournoisement, à l'abri des murailles du culte de
l'État et du ''Führerprinzip'', l'importation d'un modèle social de la
fatalité, moyen-orientalisé, l'avènement d'une nouvelle petite bourgeoisie
d'affaires
ultra nationaliste, arabisante, peu cultivée, avide et magouilleuse. Et,
avec elle, la montée en flèche dans l'appareil étatique des rivalités de
clans, déjà visibles sur la place publique depuis 70 .


.........J'ai gardé comme une relique l'ordre de mission pour cette étude
que m'avait signé Medeghri, Ministre de l'Intérieur, ministre gestionnaire
du corps interministériel des administrateurs titulaires auquel
j'appartenais.






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