http://www.cairn.info/revue-francais...ge-797.htm#no1
Argument
On doit la première synthèse théorique de “ la perversion narcissique
” à P.-C. Racamier. Racamier donne de la perversion narcissique une
description clinique avant de l’aborder sur le plan métapsychologique.
Cette notion “ sert son souci de décrire et de traquer les processus
pervers dans les familles et dans les groupes ”, précise G. Bayle,
dans son étude biographique consacrée à P..C. Racamier [1]. On sait
que Racamier s’est particulièrement attaché à décrire le caractère
délétère de la perversion narcissique dans l’institution
psychiatrique. Il emploie des mots très percutants pour décrire les
moyens employés par les pervers narcissiques et prône le combat pour
enrayer leur action. Ce sont des “ noyauteurs ” pour qui tout est bon
pour attaquer le plaisir de penser et la créativité : pour le pervers
narcissique dominent “ le besoin, la capacité et le plaisir de se
mettre à l’abri des conflits internes et en particulier du deuil en se
faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et
un faire-valoir ” [2]. Il ajoute qu’ “ il n’y a rien à attendre de la
fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en
sortir indemne ”. Il préconise de confondre ces noyauteurs par
l’humiliation pour qu’ils “ se crachent eux-mêmes ” et il ajoute : “
Tuez-les, ils s’en foutent, humiliez-les, ils en crèvent ! ” [3]
Avec une violence de plume tout à fait inhabituelle, Racamier, le
thérapeute inlassable de patients psychotiques au long cours – avec
lesquels il sait faire naître des mouvements profonds d’identification
réciproques grâce au maniement subtil de son contre-transfert – se
déchaîne contre le comportement des pervers narcissiques.
La conception que développe Racamier de la perversion narcissique est-
t.elle encore analytique ou n’est-elle que purement phénoménologique ?
Elle s’inscrit dans le droit fil de ses réflexions sur la séduction
narcissique (maternelle en particulier) et le mouvement pervers et
dérive directement des travaux concernant les névroses de caractère,
organisations asymptomatiques et egosyntoniques dont l’entourage porte
le poids alors que le sujet considère sa façon d’être comme légitime.
La perversion narcissique serait l’extrême de la névrose de caractère
ou constituerait même une « perversion de caractère ».
L’intensité des réactions négatives des psychanalystes en général, et
de Racamier en particulier, en face de telles organisations ne
viendrait-elle pas du fait que celles-ci s’opposent presque point par
point au programme que s’impose l’analyste vis-à-vis de son patient ?
À la fois contre-dépressive, anti-conflictuelle et anobjectale, la
perversion narcissique implique-t-elle nécessairement à son origine un
impératif défensif qui mobilise déni et expulsion dans autrui des
douleurs et tensions internes narcissiquement trop blessantes pour le
sujet ? Le narcissisme de la perversion narcissique serait alors un
narcissisme blessé.
L’attraction objectale, vécue comme dangereuse, conduit le pervers
narcissique à faire de l’objet un « objet-non-objet » chosifié.
L’objet apparaît ainsi d’autant plus indispensable à la réalisation du
mouvement pervers narcissique qu’il est craint, attaqué et réduit àsa
fonction de réceptacle inerte. Pourrait-on faire intervenir ici une
dynamique contenant-contenu inspirée de Bion ? Comment, dès lors,
envisager l’objet de la perversion narcissique ? Peut-on se contenter
de l’approximation qui consiste à le décrire comme « objet-non objet
» ?
Peut-on percevoir ici, malgré les efforts défensifs, les vestiges des
investissements libidinaux et agressifs sous la forme d’un double et
dramatique triomphe anal et phallique, et quelle est la place des
pulsions partielles dans cette forme de perversion ?
La souffrance de ces sujets, pour être masquée, n’est-elle pas
considérable, contraignante ?
La perversion narcissique apparaît, elle, comme une modalité de lutte
contre la perte de l’unité du self, comme un ultime rempart contre la
dépersonnalisation et la psychose, comme un aménagement aussi
destructeur que désespéré pour maintenir une survie psychique au
détriment d’autrui ?
La seconde théorie des pulsions ne trouve-t-elle pas ici son terrain
de prédilection où vie et mort s’affrontent interminablement ?
Si, du point du vue individuel, on peut considérer que grâce à
l’alliance avec l’autoérotisme, la perversion narcissique serait une
cicatrisation moins déstructurante du deuil originaire que la
psychose, il convient, par contre, d’être particulièrement vigilant
face au potentiel destructeur de ces organisations de caractère dans
les groupes.
À côté des authentiques organisations perverses narcissiques, P.-C.
Racamier laisse une place à l’existence de « moments » pervers
narcissiques susceptibles de survenir à la faveur d’un moment de vie
particulièrement douloureux, conflictuels ou dépressifs. Il fait même
de ces moments, quand ils surviennent a minima, des facteurs qui
participent à une adaptation sociale satisfaisante.
Si les authentiques pervers narcissiques viennent rarement demander de
l’aide aux psychanalystes, ne rencontre-t-on pas, à l’occasion, dans
le cours évolutif d’une cure, des « secteurs » pervers narcissiques
chez un analysant, que ceux-ci préexistent ou qu’ils apparaissent
comme des modalités défensives particulières qui s’organisent à la
faveur de mouvements transférentiels ? Qu’en est-il alors du contre-
transfert ? Le danger n’est-il pas, du fait notamment des inévitables
attaques narcissiques dont l’analyste est l’objet, de passer à côté de
la douleur originelle qui les sous-tend puisque telle est la finalité
même du mouvement pervers narcissique ? Comment analyste et analysant
peuvent-ils alors sortir de tels aveuglements antalgiques ?
Le terme de Racamier qui associe narcissisme et perversion invite tout
naturellement à réenvisager les rapports des deux notions : le
dictionnaire Robert associe « pervers » à « corrompu », « dépravé », «
méchant ». L’adjectif « pervers » est plus ancien (XIIe siècle)que la
« perversion » qui n’apparaît qu’au XVe siècle en y ajoutant le«
dérangement », le « dérèglement » et l’ « égarement » ou, par
extension, la « folie ». La « perversité » reste associée à la «
perfidie » ou à la « malignité » ; elle s’oppose à la « bonté », à la
« bienveillance » et à la « vertu. » « Corrompre » et « dévoyer » ne
vont pas sans « séduire » : seducere, conduire à soi, ce qui implique
une dimension narcissique active dans toute perversion...
Le « narcissisme », mot du XXe siècle, hésite entre une «
contemplation de soi » ou « une perversion sexuelle qui consiste à se
choisir comme objet érotique » (selon le Robert).
Dans la construction de la théorie analytique, le statut du
narcissisme a varié entre des définitions successives qui se côtoient
sans s’annuler. Chez Freud, il apparaît comme une perversion puis
comme un stade du développement normal de la libido qui s’oppose à un
narcissisme primaire des débuts de la vie, avant d’être envisagé comme
un état de régression – normal dans le sommeil – ou pathologique dans
la psychose. Freud distinguera, par le lieu de son investissement la
libido narcissique et la libido objectale.
Ainsi du narcissisme comme perversion sexuelle, on est amené à
s’interroger sur une forme de perversion non directement sexuelle,
caractérisée par un destin particulier du narcissisme et par ses
conséquences relationnelles.
Dès lors apparaît-il pertinent d’accorder à la perversion narcissique
une place spécifique et autonome dans le vaste champ des perversions
sans accréditer implicitement les thèses qui attribuent au narcissisme
une trajectoire parallèle à celle de la libido ? Les perspectives de
Kohut pourraient-elles apporter leur éclairage à la notion de
perversion narcissique ? La notion de « rage narcissique chronique »
par exemple ?
On sait que pour plusieurs théoriciens du narcissisme, il est
nécessaire de distinguer le narcissisme du jeu des pulsions.
Grunberger décrit un conflit économique entre le narcissisme et les
pulsions ; Kohut fait du narcissisme une lignée indépendante de celle
des pulsions ; le développement narcissique est un enjeu prioritaire
du travail de la cure avec des implications techniques spécifiques, en
particulier dans le maniement du transfert ; Winnicott, lui aussi,
réduit considérablement le rôle des pulsions sexuelles, en particulier
dans la compréhension des mouvements de dépression dans lesquels le
sexuel peut constituer un leurre, masquant le rôle du narcissisme. La
tolérance témoignée par Winnicott vis-à-vis du caractère de son
patient analyste Masud Kahn – qu’un regard rétrospectif est tenté de
ranger sous la rubrique « pervers narcissique » – est-elle la contre-
partie de ce souci ?
Les auteurs qui considèrent la pathologie du narcissisme comme limite
de l’action de l’analyste auraient-ils raison ? A contrario, Kohut
préconise, et particulièrement dans les pathologies narcissiques, une
attitude bienveillante, celle de l’ « empathie » pour que les «
besoins narcissiques primitifs » puissent s’activer dans la cure. Ce
serait la condition indispensable à tout travail interprétatif
ultérieur portant sur les représentations, le clivage entre le champ
de la pulsion et celui du narcissisme trouvant alors une justification
thérapeutique.
Les pervers narcissiques ont toutes les raisons de nous éviter ou de
nous ignorer : il n’est donc pas facile de mettre en œuvre des
réflexions métapsychologiques si loin des conditions d’application de
la méthode analytique...
Comment peut-on se représenter le monde interne du pervers
narcissique ? Comment devient-on pervers narcissique ? Au cours ou au
décours de quels états psychopathologiques ? Que font ces personnages
dans l’institution psychiatrique, pourquoi y sont-ils entrés ? Qui
sont leurs cibles privilégiées ?
Des descriptions de Racamier, on peut déduire que ce dont le pervers
narcissique, extrémiste parmi les personnalités narcissiques, lui qui
transforme les autres en « ustensiles », serait tout à fait incapable,
c’est de se déprendre de quoi que ce soit pour s’éprendre, même a
minima, de qui que ce soit : sans ce minimum que peut-on recevoir ?
L’économie libidinale fonctionne en faisant communiquer en permanence,
de façon dialectique, le narcissique et l’objectal ; c’est un
équilibre dynamique. Les états passionnels apportent même un bonus :
dans l’état amoureux, idéalisé, l’objet d’amour rejaillit
narcissiquement sur le sujet ; on se dessaisit narcissiquement au
profit d’un objet dont l’éclat, alors, « renarcissise » ; Freud
parlait alors de « narcissisme dérobé aux objets »... Le pervers
narcissique prendrait sans donner.
Comment comprendre alors une telle rétention narcissique ? On sait que
Francis Pasche postulait une capacité anti-narcissique fondamentale
[4]. « Tout est régi par Éros et Thanatos, la dualité narcissisme et
anti-narcissisme en est sans doute la première expression sur le plan
psychique »... Tout le commerce avec l’objet, toute la balance entre
le narcissique et l’objectal se trouverait sous la dépendance de cette
dualité de base, un investissement narcissique du moi – centripète –
et un investissement centrifuge de l’objet que Pasche situe donc au
départ de la vie psychique. Pasche précise : « C’est l’anti-
narcissisme qui fait courir le risque de chercher au-dehors
l’assouvissement des besoins et qui fonde la tolérance à
l’inassouvissement du désir. »
Dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension anti-
narcissique est devenue inapparente : elle aurait disparu, se serait
effacée. Mais le pervers narcissique a pourtant « besoin » des autres
comme « ustensiles » pour échapper à sa conflictualité interne : ce «
besoin » ne comporte-t-il pas, a minima et sous une forme dévoyée, une
certaine dimension anti-narcissique ?
C’est peu dire que de souligner que la perversion narcissique implique
une emprise, si radicale qu’on ne voit plus que cela. La perversion
narcissique est-elle caractérisée par un destin pulsionnel particulier
dans lequel un des deux formants de la pulsion – tels que les décrit
P. Denis – aurait disparu ? Dans la perversion narcissique, l’emprise
se serait coupée du registre de la satisfaction : l’emprise ne serait
plus au service de la construction de la satisfaction, elle se
suffirait à elle-même tandis que le registre de la satisfaction serait
désinvesti. Le plaisir du pervers narcissique ressortirait d’un
triomphe sur l’objet et non pas de la satisfaction de la pulsion dans
son ensemble.
L’étymologie rapproche, comme on l’a vu, la séduction de la
perversion. La notion de séduction narcissique – autre concept
Racamier, nous l’avons dit – présente l’intérêt d’introduire une
notion sémantiquement voisine et qui ouvre à une perspective
développementale importante en clinique, celle des relations parents/
enfant. Il s’agit de mécanismes discrets, sans atteinte visible à la
vertu, sans corruption ni dévoiement choquants, mais de mécanismes qui
permettent l’asservissement du psychisme de l’enfant à celui des
parents, de la mère par exemple. Aux antipodes du « medium malléable »
de Marion Milner, la mère peut apparaître comme un authentique pervers
narcissique échappant à ses conflits et à ses deuils en transformant
son enfant en ustensile ou en appendice, en refusant par exemple qu’il
devienne pour elle un objet de désir, désir qui serait, par inhibition
de but, transmué en tendresse ? À la place de cette transmutation de
la sexualité en tendresse, on assisterait non pas à une inhibition de
but, mais à une conversion de but qui ne serait plus la satisfaction
mais l’emprise. Les consultations et les traitements parents-bébé
mettent en évidence des situations où des mères, souvent en raison de
deuils « non faits » ou d’antécédents traumatiques méconnus, exercent
sur leur enfant une telle pression, pour réprimer en elles toute
actualisation conflictuelle douloureuse.
Plus généralement, on sait que Green oppose un « narcissisme de vie »
et un « narcissisme de mort » ; ce destin particulier du narcissisme
qu’est la perversion narcissique constituerait-il un triomphe de
l’exigence d’un narcissisme primaire absolu au service exclusif de la
pulsion de mort ?
La perversion narcissique serait-elle une organisation caractérielle
fondée sur la chronicisation de la « triade maniaque » d’Hanna Segal :
triomphe, contrôle, mépris ?
Ces différentes pistes explorent la face narcissique ; d’autres
articulations théoriques pourraient être évoquées autour du pôle
pervers de la perversion narcissique ; le masochisme dont le rôle
organisateur central est affirmé par Benno Rosenberg, paraît être ici
singulièrement absent ou refusé. Quels liens entretiendrait la
perversion narcissique avec d’autres registres pervers : avec le sado-
masochisme mais aussi le fétichisme ?
Janine Chasseguet-Smirgel a soutenu que le sadisme était la matrice de
toutes les perversions sexuelles, ne serait-elle pas la matrice de la
perversion narcissique et en ce cas ne pourrait-on pas souscrire à la
suggestion de Gérard Bayle : considérer les perversions sexuelles
comme expression, focalisée ou a minima, d’une perversion
narcissique ?
Racamier a débusqué les pervers narcissiques dans les thérapies de
familles ou dans la vie de l’institution psychiatrique mais on ne peut
se désintéresser de ce qu’ils deviennent dans d’autres groupes humains
ou dans d’autres institutions : on pense à l’école, aux Églises, aux
sectes mais aussi à certaines dérives démagogiques ou totalitaires,
voire terroristes, dans la vie politique quand la perversion
narcissique devient, de par la personnalité de certains leaders, le
principe organisateur de la foule ; on peut évoquer ainsi les bandes,
la délinquance urbaine ou les organisations maffieuses qui font peut-
être leur miel de ce principe actif. La notion psychosociologique de «
harcèlement moral », développée, avec un grand succès, dans le livre
d’Hirigoyen, ne recouvre-t-elle pas, en partie, le champ des
perversions narcissiques ?
Last but not least, peut-on envisager le risque d’apparition d’une
telle contre-attitude chez l’analyste lorsque le contre-transfert
échappe à ses capacités d’autoanalyse ?
Jacques Angelergues
et François Kamel